jeudi 25 février 2016




L’errance de Camille
    







L’errance de Camille ou
Le parcours initiatique d’un sans banc





















« Le monde est fou » Christian Paccoud
Je suis resté sur cette phrase ; c’est la dernière qui est parvenue à mes oreilles ; depuis je suis dans le silence et je vous regarde vous tous, vous agiter.
Je ne sais pas comment cela est arrivé, je sais juste que j’ai pris de la hauteur, pas que je me sente supérieur, non pas que je me prenne pour Dieu ; non je me suis détaché du monde terrestre, je ne l’ai pas choisi. Cela s’est fait, comme ça sans que je sois à même de décider de quoi que ce soit ; j’ai eu peur à me retrouver seul là-haut, j’ai essayé de redescendre, en vain, sans succès ; j’ai peur de rompre le contact, je ne veux pas, je veux rester en liaison, je regarde, j’observe de là où je suis et d’ailleurs je ne sais même pas où je suis.
Je plane et me déplace au milieu de vous tous mais vous ne me voyez pas ! Comment  est-ce possible ?
Je ne sais pas, je n’ai pas la réponse ; je subis cet état de fait et je ne m’en plains pas. Pour la toute première fois de ma vie, suis-je en vie je ne sais pas, mais pour la toute première fois, je n’ai plus ce poids sur mes épaules, je me sens léger : plus d’attaches, plus d’obligations, plus de contraintes, je n’ai plus qu’une seule mission, observer ce monde fou et faire les liens avec le déroulement de mon existence, me remémorer le récit de ma petite vie et tenter de comprendre l’essentiel de mon existentiel.
Oh je sais, je suis dans ma sphère, incompréhensible pour la majorité d’entre vous… De là où je suis, je vous regarde, je vous observe avec un réel détachement  mais à bien y réfléchir à travers votre vie, votre existence, c’est la mienne qui défile et à travers votre agitation ce sont des tranches de ma destinée qui s’expriment, ce sont les morceaux de mon puzzle  qui se mettent en place. C’est dans votre regard que je croise le mien, c’est dans vos gestes, dans vos actes que je perçois, que je comprends ceux qui ont été les miens, vous êtes mon miroir.
Peut-être qu’en réunissant les pièces du casse tête  de mon « être », je pourrai revenir[C1]  dans votre réalité pour la faire mienne, crois-tu que cela puisse être possible, toi qui dans ton atelier, bien au chaud, loin de la foule, là en plein cœur de ta  campagne creusoise, as décidé de sculpter des masques de granit ? Et toi dans ta cité limousine, toi qui rêves de célébrité, de reconnaissance, toi qui peins tes émotions, toi qui as peur de perdre ton ombre, toi qui te sens incompris, mal aimé, mais toi qui as peur de, peur de découvrir qui tu es vraiment, alors tu préfères poursuivre dans la plainte sans tenter de saisir ton sens profond. Qu’elle est la solution ? Tout n’est qu’une question de choix, d’orientation et de là où je vous scrute, je constate que les directions sont infinies et propres à chacun et une évidence m’éblouie : chacun est libre de sa route, pourtant cela ne semble pas franchement évident là, en bas.

Un jour, alors que j’étais sans domicile fixe, je me suis installé devant la maison de la presse de la capitale creusoise,  ils passaient, ils entraient, ils sortaient sans un seul regard, quelquefois une pièce tombait dans ma boite métallique ; difficile pour eux de regarder la pauvreté en face, la déchéance humaine.
 Et puis, ses yeux ont plongés dans les miens, mon cœur s’est mis à fondre face à cette femme qui aurait pu être ma mère, face à cette femme que j’aurais aimé être ma mère, face à cette femme qui m’a donné plus d’amour en un seul regard que je n’ai jamais pu en recevoir.
Le lendemain je suis retourné à ma place. Je somnolais quand j’ai vu une enveloppe tombée dans ma boite d’acier. J’ai levé les yeux et j’ai rencontré le regard de cette inconnue si familière. Elle m’a souri et s’est éloignée ; j’ai saisi l’enveloppe et l’ai cachée dans la poche intérieure de ma veste, là tout près de mon cœur ; je n’osais ouvrir ce pli, je savais, je sentais, je pressentais qu’il contenait un précieux cadeau et j’ai attendu de me retrouver seul dans mon squat, un abri dans le parc de courtille ; il y faisait froid parfois mais j’aimais ce lieu, je m’y sentais en sécurité, pourquoi je ne sais pas.
La nuit était tombée, les promeneurs avaient déserté les lieux, maintenant je pouvais ouvrir mon courrier ; avais-je déjà reçu une lettre manuscrite ? je n’en avais aucune souvenance, probablement jamais.
Quelqu’un s’intéressait à moi sans aucun intérêt personnel comment était-ce possible ?
Délicatement j’ai décacheté l’enveloppe comme s’il s’agissait d’un objet rare.
Deux feuilles pliées en quatre et sur chacune  une poésie, un titre pour l’ensemble, « Errance ».

Aujourd’hui je peux vous les livrer  telles qu’elles étaient présentées :
Il porte sa maison sur son dos
Tel un escargot ;
Comme lui
Il peut se faire écraser, massacrer,
Comme lui,
Il avance à pas comptés,
Mais lui
Ne sait pas où ils vont le mener.
Il s’est arrêté
Dans notre belle cité,
Pour se reposer.
Assis devant la Maison de la Presse,
Il a déposé son dortoir.
Sans le regarder,
Les Uns et les Autres se pressent
Pour acheter leur quotidien.
Il n’existe pas,
Assis là,
En position de faiblesse,
Son lot quotidien.
Il a vingt- cinq ans,
« L’avenir devant lui »
Qui lui ont dit.
Aujourd’hui il vérifie
Ce qui lui a été transmis
Quand il était enfant.
Mensonges, tromperies,
C’est ce qu’il a ressenti,
Alors il est parti.
Ici, il n’existe pas.
Personne ne le connaît,
Personne ne le reconnaît,
Ici il est en paix.

Juste ne plus exister,
Se laisser aller.
Aujourd’hui, il a croisé son regard,
Elle lui a dit « bonjour »,
C’est un beau jour.
De ses yeux hagards,
Il lui a souri,
 Il a ressenti,
Il est en vie.
Une larme d’espoir,
Juste pour ce soir ;
Il ne veut s’y accrocher
De peur de retomber
Et de s’enfoncer
Dans un plus grand désespoir.
Il  ne connaît que l’instant,
L’instant présent.
Juste récolter,
Dans sa boite d’acier,
Quelques pièces dorées
Pour pouvoir manger.
Ce soir il repart,
Son dortoir sur le dos,
Tel un escargot,
Se mettre à part,
Bien caché,
Dans un coin de notre belle cité.
Il porte toute sa vie sur son dos.
A travers ses yeux verts,
Elle a vu tout l’univers
De la solitude,
De l’isolement,
De l’abandon.
Le temps d’une minute,
Une étincelle,
Le temps d’un moment,
Un appel,
Juste une émotion,
Un sentiment universel,
Un besoin d’exister.
Elle aimerait lui donner
Cette possibilité.
Cette rencontre inopinée
L’a bouleversée.
Une impression d’impuissance
Devant tant de souffrance.
Elle aimerait lui avouer
Son incapacité
A lui porter secours,
Et n’a pour seul recours
Que l’envie de lui crier :
« Il faut lutter,
Il existe des possibilités,
Tu peux retrouver ta dignité ;
Elle est en sommeil
Au fond de toi,
Acceptes de la mettre en éveil.
Laisses l’essence de ta vie
Couler en toi ;
Cherches dans ton imagination
Ta reconstruction ;
Toi seul détiens les clés
De ta vérité.
Alors oses  t’affirmer
Et tu trouveras les moyens
Pour élever ton quotidien
Ouvres ton cœur
Et tu trouveras le chemin
Du bonheur ».
Elle sait qu’un seul regard
Peut engendrer
Des directions opposées
Mais si un seul regard
Peut déclencher
L’envie de tout recommencer
Elle est décidée
A en distribuer
A chaque achat de son quotidien 
Au quotidien.                                                                                                                                                     

En lisant les larmes coulaient ; depuis combien de temps n’avais-je pas senti ces perles chaudes ruisseler sur mes joues ? Les avais-je déjà senties un jour ? Encore une fois je n’en avais aucun souvenir. Pourquoi ?
Une carte accompagnait les textes avec une inscription, juste un mot « l’escale »et un numéro de téléphone.
Les feuillets repliés,  je les ai glissés avec la carte dans l’enveloppe que j’ai rangée dans la poche intérieure de mon blouson, là tout près de mon cœur.
Le lendemain j’ai préféré reprendre la route ; même si je ne pouvais me l’avouer j’avais peur de rencontrer à nouveau le regard de cette femme, peur de céder à l’émotion, peur de me trouver devant un choix, à un carrefour en connaissant la direction bénéfique à un avenir plus stable mais je n’étais pas prêt à changer de cap, je n’avais pas encore parcouru le chemin intérieur qui me conduirait à cette solution, y parviendrais-je un jour ?
Mon urgence du moment, trouver un emploi saisonnier pour préparer l’hiver à venir, saison toujours rude pour un sans-abri…
Une de mes rencontres m’avait fait part de la possibilité de me faire embaucher comme bûcheron dans le sud de la Creuse vers le plateau de Millevaches et m’a conseillée de m’adresser à un dénommé Néophron ; je me mis en quête de cet homme des bois  et c’est au bar du bourg du Monteil au Vicomte que j’ai fini par le dénicher après plusieurs jours de prospection.
Il est connu dans toute la région ; il est considéré comme un homme hors du commun ; c’est un solitaire, et ce n’est pas un vain mot  Néophron vit dans une cabane en bois de toute évidence, oscille entre sculpture et bûcheronnage et par chance pour moi m’offre le gîte et le couvert et si la cohabitation s’avère supportable, elle pourra se poursuivre; j’accepte sans hésitation et promet de me faire discret.
Je suis impressionné par l’envergure physique, par le charisme de mon protecteur, je sens déjà que cette rencontre aura un impact décisif sur mon avenir.
Il se tourne vers moi et son regard bleu franc me pénètre et il m’interroge :
-         Je[C2] [C3]  suppose qu’il est inutile que je me présente ? Mais toi comment te nommes-tu ?
-         Camille
-         Bien, eh bien Camille nous allons faire un bout de route ensemble ; et d’abord que puis-je t’offrir ?
-         Rien
-         Comment cela, tu ne peux refuser ce serait un affront ;
Son attitude ne tolérait aucune discussion ; il ne me restait qu’à m’exécuter. Je me tournai vers le patron du bar et commandai un grand café.
-         Tu veux un croissant ?
Il avait tout compris ; effectivement je n’avais rien mangé depuis un certain temps, combien ?  je  n’en savais rien ;  la notion de temps m’échappait ; la vie que je menais était hors du temps depuis très longtemps, depuis toujours peut être,  avais-je déjà eu la notion de temps ; encore une fois je n’en avais aucune souvenance. Décidément les rencontres de ces derniers jours me révélaient et  je réalisais que je ne connaissais que l’instant présent ; le passé, le futur n’avaient pour l’heure  aucune signification.
Dans les bistrots de campagne, les croissants restent sur le comptoir jusqu’à épuisement ; le patron, ami de Néophron, n’attend pas ma réponse et dépose deux croissants près de ma tasse de café et une coupelle garnie de morceaux de sucre ; ici pas de sucre empaqueté ! J’ai englouti le premier croissant et savouré le second ; le café était parfumé, c’était du vrai, il avait le goût de celui que me préparait ma grand-mère Louise qui habitait avec mon grand-père Gustave.
J’aimais leur rendre visite ; Louise  sortait sa boite métallique remplie de gâteaux secs, des Petits Beurres et  une tasse de son café, écrasé dans son moulin  à manivelle. Ils vivaient chichement sans se préoccuper de ce que possédait le voisin. Gustave était un passionné de lecture et désormais ses jambes et son souffle étant un peu courts, il lisait ; avant il manquait de temps, maintenant il aurait trop de temps, mais ne s’en plaignait pas ; il avait sa radio, ses livres, nous ses petits enfants à qui il racontait volontiers le passé. C’était un féru d’histoire et il nous la contait comme un conte pour enfants.   Tous ces souvenirs m’envahissent sans prévenir et me ramène des années  en arrière ; moi qui pensait ne pas avoir de passé, voilà qu’une odeur familière me projette dans mon enfance.
-         Ça va ?
Deux petits mots qui me ramènent à la réalité du moment. Je lui souris et acquiesces en opinant la tête.
Mon encas terminé, Néophron décide de prendre congé de son ami cafetier, Yannis un  infirmier psychiatrique qui, lassé par  la rigidité et l’enfermement  de la psychiatrie, est venu poser ses valises dans ce bar de village, lieu où il organise des rencontres poétiques et des soirées musicales.
Lui qui rêvait de calme et d’espace ne pouvait pas trouver mieux ; en effet l’hiver dans ce village du plateau limousin il est facile de compter les âmes qui y vivent, c’est un vrai désert !
D’un geste mon hôte m’indique le départ ; je salue le propriétaire des lieux et son chien, un bouvier des Flandres encombrant mais tout doux.
Nous montons dans sa 4L blanche qui n’a plus de sièges à l’arrière juste un amas de matériels, tronçonneuses, cordes, haches, masses, caisse à outils…bref tout le nécessaire pour son activité de bûcheronnage.
-         Tu fais la route depuis longtemps ?
-         Oh chaque fois que je veux rentrer dans le rang, ça dérape, alors je reste à l’écart, juste en bordure…un jour peut-être…
-         Si je comprends bien tu as toujours marché sur le bas côté…
-         C’est c’la
Néophron me regarde intrigué, compatissant ayant perçu mon mal être, mon égarement.
-         Alors tu ne devrais pas avoir de difficultés à t’adapter à ma manière de vivre ; je loge dans une cabane dans les bois à une dizaine de kilomètres d’ici
-         Aucun souci, la société m’ennuie, alors les bois c’est très bien….on m’avait prévenu de ta marginalité.
-         Et ?
-         Et rien du tout, je me ferai tout petit pour te gêner le moins possible
-         Oh l’ami si je t’invite c’est que cela me plait et m’arrange aussi ; je te loge, te nourris, tu bosses avec moi et selon ton travail je te file une part sur mes cachets…et tu verras nous allons devenir les stars du bûcheronnage régional !
Et il laisse exploser un rire franc et fort conforme à son physique.
A cet instant je réalise que j’ai fait le bon choix et je lui lance :
-         C’est bon pour moi
La fin du voyage s’est poursuivi dans le silence, chacun perdu dans ses pensées.
J’aurais bien été incapable de retrouver notre chemin ; bercé par le balancement de la voiture, je me demande si je ne me suis pas assoupi…mon compagnon de route n’en dira mot et je n’ai récupéré mes esprits que devant la cabane qui contrairement à ses dires n’est pas si petite et surtout est très sympathique sise là au milieu d’une clairière tout près d’un ruisseau.
-         Eh bien cet endroit  est superbe et comme je comprends ton attachement à ce lieu !
-         Oui c’est mon havre de paix…viens que je te fasse visiter.
-         Dis ce n’est pas une simple cabane ; c’est intéressant cette construction des murs avec des lattes en bois sur la longueur.
-         Au départ c’était vraiment une simple cabane de planches et de tôles mais je n’y vivais pas toute l’année ; à chacun de mes séjours je l’aménageais un peu plus et maintenant c’est un vrai palais et Néophron ponctue sa phrase en laissant partir son rire  éclatant.
Je le regarde impressionné.
-         On croirait la petite maison dans la prairie
-         Sauf que je n’ai pas grand-chose à voir avec Charles  rétorque le propriétaire
-         Oh même pas la carrure, lui c’est un gringalet
Un sourire au coin des lèvres, il me lance « je constate que tu as de l’humour, ça m’plait »
-         Allez entres t’installer dit-il en m’ouvrant la porte
-         Tu ne fermes pas à clé ?
-         Ici ceux qui  veulent visiter sont les bienvenus et s’ils ont faim qu’ils mangent…s’ils sont mal éduqués qu’ils passent leur chemin
-         Bien je vais tenter de retenir tes règles…
-         Tu devrais y parvenir c’est simple…dit-il en souriant
En entrant mon regard se porte sur un magnifique poêle émaillé vert bronze et qui a pour mission de chauffer l’ensemble de la maison qui se compose d’une grande pièce à vivre et de deux chambres situées chacune dans un angle opposé avec des cloisons qui ne montent pas jusqu’au plafond afin que la chaleur se répartissent dans les trois pièces.
Je prends possession de ma chambre qui se compose d’un lit et d’un placard mural ouvert qui occupe tout un côté et compte tenu de mon peu de bagages je ne risque pas de remplir toutes les étagères. Mon hôte me donne draps et couverture ; je suis dans un vrai palace ; autant d’attention rien que pour moi c’est beaucoup d’émotion à gérer, je ne suis pas habitué à autant d’égard  ou il y a si longtemps que j’en ai perdu la mémoire…
Néophron a du percevoir mon trouble, il coupe cours à mes pensées :
-         Tu as vu l’intérieur, maintenant je te fais visiter l’extérieur…et un endroit indispensable pour un séjour agréable
Nous quittons la maison et Néophron me montre du doigt là au fond du terrain une petite cabane, juste derrière les noisetiers
-         Le  lieu indispensable, des toilettes sèches
-         Oh là il faut que tu m’expliques moi je ne connais que la chasse d’eau ou la pleine nature
-         Oh c’est très simple tu utilises la sciure de bois ou les copeaux et ensuite tu mets tout dans le bac pour faire du compost mais surtout tu n’oublies pas de recouvrir toujours avec la sciure ou les copeaux et tu arroses avec le jet ; tu as compris ?
-         Je crois…
-         Si tu as un souci tu demandes, pas de gêne entre nous ok
-         Ok…en fait c’est très moderne chez toi !
-         Moderne, moderne, c’est quoi ce mot, toi c’est certain tu viens de la ville ; ici il n’y a pas de modernité, il y a la vie, que la vie, tout ce qui m’entoure est vivant, fait partie du Vivant, alors je fais en sorte de me montrer respectueux et c’est la condition pour vivre ici.
Néophron a haussé le ton et je me sens tout petit.
-         D’accord j’ai compris, j’ai beaucoup à apprendre
-         Cela fait aucun doute et quand tu quitteras ce lieu, tu seras différent quelque soit le temps que tu y passeras
Après ces paroles un peu sèches,  c’est le retour au calme, plus rien, le vide sonore qui me tord les tripes. Sentant mon trouble et comme pour s’excuser de s’être un peu emporté ce grand gaillard me regarde affectueusement presqu’à m’émouvoir et il poursuit
-         Ne sois pas fâché si je reste sans t’adresser la parole, parfois j’ai besoin de silence pour me nourrir
-         Oh le silence j’y suis habitué, ma vie est faite de silence.
Je  tente de cacher mes émotions en fanfaronnant, sachant que mon interlocuteur n’est pas dupe et qui  « bon prince » poursuit :
-         Je ne te parle pas de celui-là ; toi tu me parles de celui qui est lourd, rempli de non-dits, souvent de violence, celui qui t’étouffe, qui te donne envie d’exploser de l’intérieur, qui te broie les viscères.
-         Oui c’est exactement ça
-         Moi je te parle de celui qui t’apaise, qui scande ta respiration en douceur, qui circule dans tes veines et t’apporte l’oxygène qui te régénère, celui qui te fait chanter dans ta tête, qui nourrit ta passion, celui qui te dit j’existe sans restriction, toi tout simplement.
Je me tais, un peu bousculé par tant de passion et un constat m’échappe :
-         Celui-là je ne le connais pas ; j’ai du mal à comprendre
-         Je sais mais tu comprendras…quand tu l’auras senti là tout au fond de ton ventre, de ton coeur…
Il se tait, puis ajoute :
-         Je t’explique juste comment je fonctionne, je veux que tu te sentes à l’aise ici, que tu te poses autant que nécessaire.
Je bafouille juste « merci ».
Autant de sollicitude me met mal à l’aise. L’objectif de Néophron est loin d’être atteint, autant de douceur de la part d’un homme aussi impressionnant physiquement est presque inquiétant ; le contraste m’étonne, m’émeut et je me sens encore plus petit et plus insignifiant.
Néophron ne sait pas à quoi il s’attaque ; une chose est certaine, il a déjà mis le bazar dans ma tête
Fuyant son regard, je vais m’assoir au pied d’un arbre et sort mon carnet, une espèce de carnet de voyage qui  m’accompagne partout, où j’écris mon ressenti, mes humeurs, c’est ma soupape de sécurité, mon régulateur de tension :

Ma mémoire est enfermée
Mes souvenirs heurtent ma boîte crânienne
Ma tête va exploser
J’ai envie de crier
Aucun son, aucune vibration
Muet, je reste muet.


Je reste assis adossé à ce chêne, perdu, inerte, hors du temps et lorsque je fais surface, la nuit tombe je sens la fraîcheur.
Péniblement je reprends la station debout et rejoins mon hôte.
Néophron me regarde inquiet et interrogateur et conclut :
-         Bon demain tu restes tranquille pour te permettre de te familiariser avec ton nouvel environnement, il faut que tu l’apprivoises ; fais le tranquillement, moi j’irai faire un tour à la civilisation demain matin et l’après midi nous irons à la pêche ; ça te convient ?
-         Oui, oui c’est parfait
-         Bon si tu veux te laver tu as tout ce qu’il faut par là
-         Oh excellente idée
Je navigue à vue et une douche ne peut que me faire du bien.
Autant d’attention me touche je ne suis pas habitué ; prendre une douche quel confort ! Néophron a raison, je dois me poser pour canaliser tout ce chamboulement  qui me donne le tournis,… me récupérer tout de suite, ici et maintenant, il y a urgence où je vais me répandre.
Au sortir de la douche, mon hôte m’observe du coin de l’œil, compatissant, aucun reproche, aucune question, juste une invitation à diner.
Mon assiette est prête et même si je n’ai pas faim, je serais volontiers allé me coucher, je ne peux que m’incliner  ….il le sait…
La journée a été longue, le diner se déroule sans grande causerie et je ne tarde pas à rejoindre ma chambre, « ma chambre » ça c’est génial mon coin rien que pour moi !
Allongé sur « mon » lit, je savoure cet instant inattendu et tant souhaité, enfin je n’ai pas à penser au lendemain, que c’est bon !
Le sommeil de cette nuit-là fut long et de plomb ; le retour à l’éveil dans ce lieu de nulle part s’est fait tout en douceur avec pour seule musique le chant des oiseaux et le clapotis de la rivière.
Un mot de Néophron m’attendait sur la table  « bois, mange, dors…fais ce qu’il te plait, je ne rentrerai que tard dans la soirée »
Une personne que je connais depuis moins de vingt quatre heures me confie sa maison, son intimité, incroyable !  Quelle générosité !
Bon pas de pêche aujourd’hui, aucune importance, j’ai juste envie de me fondre dans le décor, de me sentir vivre.

C’est drôle de penser à ce moment ; je ne peux même pas en parler puisque je suis toujours au milieu de nulle part, loin de la frénésie du monde, loin pas si loin, juste détaché, en errance.
Longtemps j’ai été persuadé d’être ancré dans la vie sur cette terre, bien amarré, mais ce n’est qu’une illusion, juste une illusion, éphémère, intemporelle, nous sommes tout et rien.
Aujourd’hui, à cet instant précis, je suis un cas, une interrogation autour de qui s’affairent de nombreuses personnes  dans un brouhaha ininterrompu. Je ne les vois pas, je les ressens ; je ne sais pas à quoi elles ressemblent, je sens juste que je les intéresse. Quel paradoxe quand j’étais dans ce qu’« ils » nomment « la vraie vie » personne ne me regardait ou presque, j’étais comme transparent et aujourd’hui que je suis « absent » je suis le roi de la ruche !
Laissons les s’activer je retourne chez Néophron…Je ne suis pas presser de les rejoindre et je ne sais même pas si j’ai envie de revivre auprès d’eux.

Seul je prends le temps de m’approprier le coin et ses alentours, tranquillement.
Cet endroit est magnifique, harmonieux, un petit paradis, surtout pour un gars comme moi qui vient de la ville, même s’il y a déjà  bien un bout d’temps que j’ai quitté le nid familial. Je passe ma journée à absorber et digérer ce bien-être. Allongé à même le sol (ça j’ai l’habitude !) sur un tapis moussu près de la rivière, je me nourris du chant des oiseaux et de la ritournelle de l’eau qui courre, caressé par une brise douce et parfumée. Pas un mouvement de la civilisation, rien en vue  un pur bonheur, je fais le vide complet et bouge mon corps que pour me remplir l’estomac et éliminer et ce en toute quiétude puisque tout est à portée de main, rien à calculer, c’est l’extase et je me dis que c’est trop beau pour être vrai….et pourtant la journée se passe comme dans un rêve! un rêve éveillé et oui ça m’arrive à moi, moi le bon à rien, moi le nul, celui qui….holà stop je suis là ici et maintenant heureux comme un nouveau né, oui je suis un nouveau-né….
Le lendemain matin, je retrouve Néophron devant le petit déjeuner.
-         Bonjour
-         Bonjour, bien dormi ?
-         Comme un loir …enfin je dis ça mais je ne sais même pas à quoi ressemble cette bestiole !
Nèophron m’observe surpris :
-         Oh toi tu plaisantes ! alors tu vas mieux…il y en a par ici, le plus difficile est de parvenir à croiser leur chemin enfin leur regard.
-         Pourquoi leur regard ?
-         Eh bien lorsqu’il te  dévisage  même le plus méchant des hommes ne peut lui résister ; c’est comme s’il te suppliait de le laisser vivre ; c’est une rencontre peu banale et je n’ai pas les mots pour exprimer ce qui se dégage de ce petit bout d’animal
-         Et quand peut-on le croiser ?
-         A l’automne  quand il fait ses provisions pour l’hiver ; il ramasse tout,  pommes, noisettes,…et s’installe dans une maison, dans un grenier…une grange, une cave…bref un coin chaud et tranquille
-         Eh  bien chez toi il ne peut pas trouver plus retiré
-         Oh détrompes toi sur le plateau nombreuses sont les maisons inhabitées ou ouvertes qu’à la belle saison…il a le choix …chez moi c’est moins tranquille maintenant que je vis ici en continu
-         Et avant tu vivais où ?
-         Oh si tu veux bien on en parlera une autre fois
-         Désolé je ne voulais pas être indiscret…on fait quoi aujourd’hui ?
-         Non tu ne l’es pas mais, juste qu’aujourd’hui j’ai envie de sculpter et si ça te dit tu peux te joindre à moi…nous avons deux jours paisibles avant de passer aux choses sérieuses…profites-en pour faire ce qu’il te plait
-         Oui …tu peux me dire quel jour on est ?
-         Eh bien va voir tu as un calendrier à l’intérieur accroché dans l’entrée, tu sauras tout même la programmation de nos travaux et pour un complément d’infos je suis à ton service
-         Merci
Je réalise que mon ignorance est totale concernant la date du jour…est-ce si important ?
Un peu quand on vit avec quelqu’un …c’est la première fois que je réfléchis à cette notion de temps, de calendrier, de saison et je commence à en comprendre son utilité, avoir des bases communes pour avancer ensemble, au même rythme, c’est le fondement du vivre ensemble, enfin je crois...et là c’est un tourbillon qui bouscule tout dans ma tête.
Est-ce une des raisons qui fait que le monde a du mal « à tourner rond » ? A deux quelques règles communes suffisent mais à des milliards…
Oh c’est trop compliqué et en plus ceux qui vivent de l’autre côté de la planète sont dans la nuit quand nous sommes dans le jour, ils ont chaud quand nous avons froid, plus toutes les nuances selon le lieu, près d’un pôle ou près de l’équateur, près d’un océan, sur une île ou sur le continent…j’ai appris tout cela en classe mais je n’en ai jamais vraiment saisi le sens…
Néophron a quitté la table depuis un moment quand je quitte  mon débat intérieur.
Ça y est, je sais ce que je veux faire de ces deux journées, lire ; je suis certain que Néophron possède une réserve de bouquins quelque part
Il a déjà commencé à travailler ses bois quand je l’interpelle :
-         Dis-moi as-tu des livres sur la planète, la géographie, les climats ?
-         Oui pourquoi ?
-         Ça m’intéresse,  j’ai envie de lire pour tenter de comprendre le temps en général
-         Vaste programme et il te faudra plus de deux jours dit-il en souriant
Il me prend pour un grand naïf, un enfant….je crois que ça lui plait…
-         Eh bien « fils » va voir dans ma chambre, il y a un placard rempli de bouquins, fais ton choix ; juste une précision, prends en soin les livres ça se respecte
-         Merci c’est génial
-         hum t’as raison c’est génial…et toi tu n’as rien d’un bûcheron marmonne-t-il avec un air entendu
C’est la première fois que l’on m’appelle « fils » et j’en suis tout chamboulé.

Ça c’est ce que j’appelle une bibliothèque : des livres pour tous les goûts, sciences, histoire, géographie, romans, poésie, art, patrimoine, religion, bandes dessinées et tout est classé, impressionnant !
Pas étonnant que Néophron ait autant de connaissances !
Nous allons passer notre temps libre lui à sculpter, moi à lire et  faire du remue-méninge.
Nos conversations seront limitées, ni l’un, ni l’autre ne s’en plaindra, chacun trop concentré et trop passionné.
Ai-je déjà pris autant de plaisir à la lecture ? Il est vrai que le cadre se prête à la concentration, personne pas un chat, enfin si Perle une petite chatte grisée avec des chaussons blancs que Néophron a recueilli alors qu’elle se trouvait en très mauvais état. Depuis elle s’absente et revient à son gré, fait la quête de câlins, se restaure et repart, et souvent rentre que tard dans la nuit. Néophron ne s’inquiète que si elle disparait plusieurs jours alors il part à sa recherche. C’est arrivé une seule fois, raconte-t-il, il l’a retrouvé à un kilomètre environ en amont au bord de la rivière, une patte arrière très gravement blessée. Après une visite chez le vétérinaire, une immobilisation de la patte quelques jours et une bonne dose de caresses, Perle a repris ses habitudes. Cette chatte est particulière et tellement expressive qu’elle n’a même pas besoin de la parole.
Je me suis installé au pied de l’arbre qui m’a accueilli à mon arrivée alors que  ma tête était en passe d’imploser.
Aujourd’hui c’est très différent et je prends même le temps de le saluer ce chêne si haut, si imposant, tout en puissance que je me sens minuscule mais rassuré, en confiance, assis là contre son tronc.
Lorsque mes membres s’engourdissent et que mes neurones chauffent, je vais faire une petite visite à Néophron.
J’admire sa dextérité et lorsque je lui demande :
-         Tu fais quoi comme sculpture, un oiseau, un homme ?
-         Je ne sais pas me rétorque-t-il un sourire au coin des lèvres
-         Tu ne sais pas ?
-         Non je ne sais pas
Mon air ahuri l’amène à poursuivre :
-          Quand je prends un morceau de bois je n’ai aucune idée de ce qu’il va en sortir, je sculpte et au fur et à mesure une forme va se dégager, ce n’est pas moi qui décide, enfin probablement un peu mais pas complètement ; la texture du bois, ses veines, sa couleur, tout change au fur et à mesure que je travaille, je ne garde que le bois dur…et quelquefois je « gratte » tant et tant qu’il ne reste plus rien où très peu…et il éclate de rire
Il poursuit :
-         Bien sûr il m’arrive de faire un objet précis si un ami me le demande mais ce n’est pas ce que je préfère. C’est difficile à expliquer mais ce qui m’intéresse c’est communier avec le bois choisi et me laisser porter par son énergie et par ce qu’il me laisse voir de lui, ce que je lis sur sa texture. Quand nos énergies s’alignent il en ressort quelque chose de beau
-         Oh la, oh la, je ne comprends rien à ce que tu me racontes. Dis tu as fumé ?
-         Fumer ?....non pas aujourd’hui  s’esclaffe Néophron, j’évite en vieillissant ! ce qui me fait plaisir, c’est de te voir détendu et ça, ça me plait.
Je baisse la tête, gêné de mon impertinence.
-          Ne sois pas embarrassé…et pour en revenir à mes sculptures, je me laisse guider, je ne calcule pas. Quand je sculpte je ne pense plus à rien, je fais c’est tout et le temps et l’environnement n’existent plus.
-         Alors là je n’existe plus pour toi ?
-         Aucun risque de t’oublier, tu ne la « fermes » pas dit-il en riant
-         Bon, bon j’ai compris je retourne à mes livres…tu es un passionné
-         Oui …et toi tu as une passion ?
-         Je ne sais pas…je ne l’ai pas trouvée…J’éprouve du plaisir à lire mais je ne pense pas que ce soit de la passion…
-         Attention une passion peut te dévorer si tu n’y prends pas garde
-         A ce point ? Comme une passion amoureuse ?
-         Oui un peu sauf que la passion amoureuse est à terme dévastatrice alors que la création  propose du beau au final, de la satisfaction d’avoir construit, fabriquer quelque chose que tu offres aux autres, au moins pour le plaisir des yeux.
-         Je n’avais pas songé à tout ce que travailler de ses mains impliquait…
-         Trop souvent le travail manuel est dénigré à tort…faire fonctionner ses mains ne veut pas dire que le cerveau est au repos, c’est tout le contraire…en fait tout est en marche les mains, la tête et le plus important à mon avis le cœur.
-         Tu sais quoi, je retourne voyager…juste avec ce que tu viens de me dire j’ai matière à cogiter  plusieurs jours voir plusieurs semaines
-         Je ne veux pas te décourager mais maintenant que tu as commencé, tu n’en verras jamais la fin
-         J’espère qu’il y a des temps de pause ou je vais devenir fou
-         Aussi fou que moi tu crois dit-il en se moquant
Je lui souris, pensif, je me blottis tout contre mon arbre et me réfugie dans mon voyage livresque.
Mais mes pensées continuent leur pérégrination et  une question me taraude et timidement :
-         J’ai encore une interrogation et ensuite promis je te fiche la paix
-         Je t’en prie poses la ta question
-         Tu les vends tes œuvres ?
-         Pardon mes chefs d’œuvres, tu veux dire.
-         Oui bien sûr dis-je en le regardant avec un sourire moqueur
-         Si des personnes veulent m’en acheter elles me donnent un prix et je décide et quelquefois c’est moi qui les offre aux personnes que j’aime si cela leur plait bien évidemment.
-         En fait tu ne fais aucune démarche pour les vendre
-         Oh je suis tout sauf commerçant, ça je ne sais pas faire
Les journées passent ainsi dans une quiétude que je n’aurais jamais crue possible.
Après cet intermède nous avons du nous mettre au travail et j’ai entamé mon apprentissage de bûcheronnage, enfin pour l’instant pas question d’abattre des arbres, juste les couper pour faire du bois de chauffage. C’est un travail relativement facile à apprendre mais qui demande un peu de force physique et moi le gringalet ça va me muscler.
La pause méridienne est toujours de courte durée mais aujourd’hui elle se prolonge. Néophron qui a l’œil partout vient de découvrir une habitante du quartier inconnue pour moi.
-         Viens, regardes et il pointe son bâton sur une touffe de poils bruns qui réagit de suite et tente de l’attraper et de le mordre.
Agacée et probablement apeurée, elle nous lance des chuintements, offensive.
-         Qu’est ce que c’est ?
-         Une fouine
-         Elle est belle et n’a pas l’intention de se laisser intimider
-         Elle a des dents très acérées et je ne te conseille pas de lui laisser tes doigts d’autant qu’elle est carnivore même si elle aime aussi les fruits
-         Une vraie princesse avec sa fourrure  luisante et très séduisante avec son plastron blanc
-         Celle-ci m’a l’air en pleine santé…Bon il est temps de laisser cette étoile vivre sa vie et nous, de reprendre nos occupations, allez au boulot.
Néophron n’est pas du genre à badiner avec un engagement professionnel, d’autant qu’il est rémunéré à la tâche donc pas de repos tant que l’engagement n’est pas terminé. Ce travail répétitif n’est pas très épanouissant, un avantage à son actif : le grand air. Notre bureau c’est un taillis ce qui a tendance à m’inciter à la rêverie. Mais « mon maitre » veille et n’hésite pas à me rappeler à l’ordre.
-         Oh tu rêvasses, les bûches ne vont pas s’empiler toutes seules.
Dans  ces moments là, je ne reconnais pas l’homme de nos discussions mais je ne dis mot, je m’exécute.
Durant les dix jours d’activité intensive, pour moi je précise, je ne me suis préoccupé que de travailler, manger, dormir. Comme toujours Néophron gère toute l’intendance, moi je me contente de suivre le mouvement, c’est déjà beaucoup !
Notre labeur se termine ; Néophron me lance :
-         Demain je t’emmène à la civilisation, enfin si tu veux
-         Et je te  rassure nous n’irons que demain en fin de matinée ajoute-t-il
-         Oui pourquoi pas…c’est en quel honneur ?
-         Oh rien à voir avec l’honneur, juste que notre réserve alimentaire est épuisée, plus quelques produits d’entretien, bref le nécessaire pour un quotidien agréable et au retour nous irons saluer Yannis…d’accord ?
-         Ce programme me convient
-         Moi ça m’arrange tu porteras les sacs …bon je plaisante mais un coup de main ne sera pas de trop
-         Ok no problème …et on va où ?
-         Sur le marché … t’as bien dû aller sur des marchés non ?
-         Non pas trop enfin si j’ai dû y passer, je ne suis plus très sûr…
-         Peu importe tu feras connaissance, moi j’aime bien c’est sympa
Quand je fais surface le lendemain, la matinée est déjà bien avancée et Néophron m’accueille en plaisantant :
-         Tu va devoir mettre le turbo…bon mais prends toi un copieux petit déjeuner, le prochain repas ne se fera que ce soir
-         Ok…comment fais-tu pour être toujours aussi dynamique. Jai honte, j’ai juste à me mettre à  table…c’est moi le jeunot et c’est moi qui traine des pieds…
-         Et oui la jeunesse n’est plus ce qu’elle était !...c’est mon rythme, chacun le sien…et pour le reste ça me plait tu pourrais être mon fils…t’es encore un môme alors je te chouchoute…
Je reçois cette considération comme un compliment qui m’émeut un instant, puis j’ose :
-         T’as des enfants ?
-         Oui
-         Ah ? combien ? un, deux, trois ?
-         Deux cela t’étonnes ?
-         Un peu…tu les vois ?
-         Bien sûr, je suis même un bon père, enfin j’essaie…c’est un peu compliqué
-         Tu me les présenteras ?
-         Toi t’es pas du genre à insister…écoutes aujourd’hui ce n’est pas le jour si tu veux bien on en reparlera et promis je te dirai tout, ok ? maintenant prépares-toi nous partons dans trois quarts d’heure
-         Pas de soucis je serai prêt
-         Hum j’ai vraiment l’impression d’avoir un troisième gosse bredouille-t-il
Je fais mine de ne pas avoir entendu mais j’adore quand il prend cet air entendu, je crois qu’il m’aime bien, c’est mon second père.
La nuit dernière a été longue et m’a ouvert l’appétit.
Passer du temps dans ce lieu si paisible, je crois que je pourrais très vite m’y habituer surtout dans ces conditions !
A l’heure convenue, je suis prêt, installé dans la 4L blanche et nous partons. J’aime cette manière d’être, de vivre de Néophron. Tout est de l’inédit, du cent pour cent nature, de l’authentique. Notre équipée part à la rencontre de la ville grâce à ce véhicule magique, fonctionnel et tout terrain …le MUST de la locomotion !
Qu’elle n’est pas ma surprise quand nous arrivons sur les lieux ! Tant d’étals pour une si petite ville c’est surprenant ! ne connaissant ni l’endroit, ni les gens, je suis  « mon bosse » et chose fascinante, il connait et est connu par tous, une vraie vedette, tout le monde le salue…n’importe quelle idole aimerait avoir sa popularité et lui, sourire et poignée de main, il trace son chemin…
Je ne suis pas au bout de mes surprises…
Ici les personnes sont simples, s’habillent selon leurs envies, au diable les faux semblants et les protocoles, peu importe qui tu es et d’où tu viens.
Ici on trouve tout, une véritable mine d’or, tout le nécessaire pour vivre et si tu marchandes un tantinet tu peux avoir une remise et pour ça Néophron se débrouille plutôt pas mal ; de temps en temps il me demande d’acquiescer ou de réfuter ses choix alimentaires ; je lui accorde une totale confiance, mes connaissances étant très limitées.
Les achats terminés, nous déposons le tout dans notre « torpédo » ; ne soyez pas surpris elle est décapotable…il y a un risque que la bâche se déchire donc on ne touche à rien !
-         Viens je t’invite à boire un verre, j’aime bien cette terrasse ; d’ici on assiste à toute la vie de ce bazar surtout à cette saison où il y a des vacanciers…regardes cette foule hétéroclite et colorée…ils sont tous venus…tu ne trouves pas que ça fait un peu fourmilière?
-         Un peu…sauf que les fourmis sont toutes identiques, ici l’ensemble est très bigarré
-         Exact… enfin c’est ce que l’on croit… les fourmis sont elles aussi très différentes les unes des autres… ne pas se fier aux apparences… un jour je te ferai découvrir une fourmilière… rappelles le moi.
Néophron a tant à m’apprendre que je ne sais si nous aurons assez de temps…. Le temps, toujours le temps, celui qui s’écoule, celui qu’il fait… et nous ne sommes jamais satisfait de ces services ! Mais revenons au présent :
-         Je suppose qu’en hiver c’est plus calme
-         Oh le marché est toujours là, les couleurs sont justes différentes et il est rare de voir les jupes dansées
-         Ah pourquoi ? dis-je naïf
-         L’hiver elles sont toutes en pantalon se moque Néophron et il poursuit, je plaisante mais pas complètement ; j’aime me mettre spectateur de la place, de la rue, regardes c’est comme une pièce de théâtre ; bon tous les genres sont mélangés enfin presque, il y a peu de costumes cravates à part les banquiers qui apparaissent vers midi….d’ailleurs ils ne devraient pas tarder
-         Qui ça ?
-         Les banquiers en costume cravate… tu suis ?
-         J’ai un peu de mal à te suivre, à saisir tout ce que tu me racontes…
Néophron rigole et poursuit ses observations en silence, amusé. De temps à autre une connaissance vient le saluer et le sort un instant de sa contemplation.
Moi je commence à comprendre ; observer les passants nous apprend sur ce qu’ils sont et probablement aussi sur ce que nous sommes. Il m’arrive de me faire la remarque « tiens moi aussi je fais ça et franchement  ce n’est  pas terrible ». Pas toujours agréable de se voir à travers l’autre !
Finalement je me prends au jeu et j’arrive même à me détacher de telle sorte que je me sens étranger à tout cet environnement, je suis comme dans une bulle transparente.
Cette scène que je me remémore ressemble à ce que je vis actuellement.
Oui je suis dans une bulle, mon esprit uniquement, mon corps subit les assauts des uns et des autres sans que je puisse intervenir. Cette situation est surprenante, éprouvante, tout échappe à mon contrôle et il semblerait bien que vous, qui tournez autour de mon organisme, ne maitrisiez pas tous les évènements, vous me paraissez bien démunis. Ne soyez pas tristes, ne soyez pas en colère contre vous, ne pensez surtout pas que vous êtes incompétents, cessez de vous dévaloriser, vous ne possédez pas toutes les cartes ; et si tout simplement je ne souhaitais pas regagner cette enveloppe charnelle, vous êtes- vous demandés ce que je veux, moi ?
Donnez-vous du temps, donnez-moi du temps il n’est pas impossible que je revienne parmi vous ; mais pour l’heure je retourne auprès de Néophron, lui ne m’oblige en rien ou plutôt si, juste à être moi…
-         Regardes- les ils ne cessent de s’affairer, une vraie ruche
-         Eh bien moi ce que j’aime ici, c’est qu’ils sont natures, pas de « chichis »…regardes ce petit monsieur là avec ses bottes, il est trop mignon !
-         Ah lui c’est P’tit Louis ; il fait un peu simplet mais ne t’y trompes pas sous ses airs d’inculte il connaît toutes les plantes, les oiseaux, le gibier…bref la nature d’ici et d’ailleurs…c’est un homme de la terre.
-         Il travaille où ?
-         Il est retraité…oh il n’est pas jeune ! il était employé dans une petite commune voisine, à l’entretien ; autant te dire qu’il faisait un peu tout.
-         Polyvalent
-         Oui ici on dit « homme à tout faire »
-         Tu connais tout le monde ici ?
-         Normal je vis et je suis né ici
-         Tu n’es jamais parti ?
-         Un peu mais jamais très longtemps
-         Tes parents sont toujours là ?
-         Oh il y a longtemps qu’ils sont morts …j’avais quatorze ans…
-         Désolé
-         Y’a pas de quoi, c’est la vie ; on ne choisit pas sa naissance, on arrive dans un nid…je ne suis pas certain qu’on l’ait choisi…un mystère de l’existence
-         C’est les parents qui décident pour nous, c’est eux qui nous fabriquent

-         Oui notre enveloppe corporelle…je ne pense pas qu’ils sachent ce qu’il y a à l’intérieur, qui y habite…, autrement ils y regarderaient à deux fois avant de se mettre au travail et il éclate de rire
Encore une fois je ne comprends pas tout ce que me raconte « mon patron » ; je n’en suis pas au même niveau de réflexion que lui et dans ce cas je me tais, tente d’enregistrer ce qu’il me transmet en sachant que je n’en retiendrai qu’une partie voir rien du tout ! Les étapes prochaines me le rappelleront peut-être. Aujourd’hui je suis certain d’une chose : pour être comprise et assimilée, digérée, la théorie doit être vivante, ressentie au profond de soi, sinon elle reste plate, sans relief.
-         Je te perturbe avec mes considérations…ne te laisses pas embrumer le cerveau avec mes considérations
-         Ne t’inquiètes pas ; c’est pas mal de faire du remue méninges  avec toi j’apprends sans obligation  et en me posant mes questions ; je trouve ça intéressant, plus que l’enseignement scolaire
-         Disons que les circonstances sont différentes et les deux devraient être complémentaires
-         Tu défends le système scolaire c’est surprenant ?
-         L’école est une belle institution c’est ce qu’elle est devenue qui l’est moins.
-         Expliques je ne comprends pas tout
-          L’enseignement devrait donner envie aux enfants, envie d’apprendre, de découvrir, de faire, de construire, d’inventer et c’est loin d’être le cas. Ils sont à peine sortis de la maternelle que les adultes commencent à leur demander ce qu’ils prévoient pour leur avenir professionnel, ce dont ils ne connaissent même pas la signification. Et si les enseignants, les parents et tous ceux qui les entourent les laissaient vivre, tout simplement, profiter de leur enfance. Actuellement tout est programmé, ils naissent et ont déjà un compte en banque, enfin ça c’est pour ceux qui ont des parents suffisamment argentés, les autres partent avec un handicap certain mais qui pourrait être un atout…
-         Comment un atout ?
-         Ils seront maitres de leur destiné et vont devoir faire marcher leur imagination pour trouver des solutions ; l’important pour qu’un enfant s’épanouisse c’est l’amour, la joie, se sentir protéger, accompagner.
-         C’est déjà beaucoup…en clair je résume : un toit, à manger, et de l’amour, beaucoup d’amour….si seulement j’avais eu ça !
-         Bon t’as pas eu tout cela ok c’est triste mais tu peux quand même décider de ton futur
-         Sauf que je ne suis pas doué pour grand-chose
-         Faux, tu empiles très bien le bois et il rie
-         Avec toi tout semble simple
-         Je n’ai pas toujours réagi comme ça mais à quoi bon passer son temps à pleurer sur son sort ; ce qui compte c’est savoir se débrouiller avec ce que l’on est et parvenir à un équilibre qui nous rende heureux
-         Eh bien, ce n’est pas gagné en ce qui me concerne ! pourtant depuis que je suis chez toi je suis heureux.
-         Parce que c’est nouveau
-         Tu crois ?
-         Chez moi c’est comme si tu étais en apprentissage, l’apprentissage du vivre seul…un jour tu devras t’occuper de toi, te prendre en charge en restant un minimum dans la société pour vivre ; si tu restes complètement en marge elle t’ignore et te laisse crever ; prends juste ce qui t’es nécessaire, n’écoutes pas leur schéma fais-toi les tiens et surtout restes en accord avec ta conscience et tu pourras aimer les autres
-         Mais j’aime les autres
-         Tu crois les aimer…bon allez trinquons et profitons de cet instant, tu as le temps de réfléchir à tout ça et Néophron laisse partir son rire qui éclabousse de bonne humeur nos voisins et chose extraordinaire deux ou trois voix s’élèvent derrière nous :
-         Oh l’ami tu vas bien ?
-         T’es sorti de ton bois ?
-         Oh mais tu as un apprenti ? d’où tu le tiens ?
Et notre table s’est remplie en trente seconde. Moi le petit nouveau je regarde la scène, intrigué. Incroyable cette popularité !  deux heures plus tard nous sommes toujours là à plaisanter, moi un peu perdu au milieu de cette assemblée d’amis hétéroclite, intergénérationnelle, ce qui me surprend encore davantage. Cette vie auprès de Néophron n’a pas fini de m’épater et de me bousculer.
Je n’ai plus le temps de me poser des questions sur mon devenir, je vis un point c’est tout.
L’après-midi est déjà bien avancé quand nous quittons les lieux ; Néophron informe Yannis de notre arrivée pour le diner.
Après le tumulte joyeux du marché le voyage jusque chez notre ami se déroule dans un silence presque religieux. Le Chien, c’est aussi son nom, nous accueille chaleureusement même si ce n’est que ma deuxième visite ; cet animal a du bon sens il sait bien que je suis complètement inoffensif et a bien compris que c’est moi qui ai  besoin d’être rassuré.
Je  pensais et, l’espérais au plus profond de moi, que la soirée allait se terminer dans le calme d’un repas gastronomique et gargantuesque comme sait les préparer notre restaurateur préféré mais c’était oublié les gais lurons de l’après-midi qui s’invitèrent peu de temps après notre arrivée.
La fin de soirée se termine en musique et quelque peu arrosée, Yannis au chant et à la guitare avec reprise des chœurs formés par les convives.
Je n’avais jamais connu pareille fête où rires et chansons se sont harmonisés jusqu’au petit matin.
Le lendemain lorsque je sors de ma léthargie, le cerveau ralenti par les excès alimentaires de la veille, Néophron serein travaille ses « bois d’âme » ; j’ai baptisé ses sculptures ainsi  car elles reflètent parfaitement l’âme de l’artiste et celle du bois travaillé, de l’arbre qui a laissé ce trésor à disposition ; elles n’ont pas d’utilité particulière, elles existent pour le plaisir, de celui qui les créent, de ceux qui les contemplent, juste pour la beauté qu’elles dégagent, elles sont indispensables à sa vie, c’est un acte d’amour entre elles et lui.
L’avenir de ses œuvres ne préoccupe nullement Néophron, elles existent, cela lui suffit ; et si un ami ou une personne de passage a un coup de cœur pour l’une d’entre elle, il la laisse « partir » pour quelque monnaie. Néophron aime souvent préciser :
-         Rien ne nous appartient, de même que nous n’appartenons à personne ; elles sont nées chez moi, maintenant qu’elles rayonnent ici ou ailleurs….
Je note tout de même que quoiqu’il en dise, il choisit les acquéreurs, soit parce que la personne ne lui plait pas, soit parce qu’il a décidé que cet acheteur n’est pas fait pour l’œuvre choisie ….Sur quels critères se base-t-il ? …..Aucune idée et je me garderai bien de lui demander….Quand je le connaitrai mieux peut-être…
Après un copieux petit déjeuner, je saisis un livre  et je vais m’installer sous le chêne qui est devenu « mon arbre ». Je me sens bien ainsi appuyé sur son tronc puissant ; le sol moussu moelleux apporte une sensation de fraîcheur voir d’humidité !  c’est bien surtout après la fête de la veille.
Je plonge dans ma lecture sans retenue et part visiter le Monde. Et à cet instant je me sens sans aucune attache, libre, complètement libre. J’adore cette sensation de légèreté, de détachement, comme si j’étais une plume  qui vogue au-dessus des continents et des océans, loin, très loin de toute  contrainte matérielle et affective. Surprenant, le corps au pied de « mon  arbre » et l’esprit planant au-dessus de la planète. Ai-je déjà osé un tel voyage ? Non, je ne pense pas, mon environnement ne m’a jamais permis de lâcher prise au point de pouvoir entamer une telle aventure. Rien ni personne ne vient perturber ma sérénité, quel luxe ! Quelle richesse !
Lorsque je reviens de mon périple, la nuit pointe le bout de son nez, Néophron a quitté ses « bois » et préparer le dîner…Quelle chance de partager un moment de la vie de cet homme ! Combien j’aurais aimé qu’il soit mon père !
Et à la minute où j’émets  ce regret, je réalise que je ne sais rien de lui, de sa vie ou si peu, juste que ses parents sont décédés.
A-t-il des frères, des sœurs ? A-t-il été marié, des enfants ?oui des enfants il en a trois…. A-t-il toujours vécu au milieu des bois ?ça je ne le pense pas. Je m’installe pour dîner perdu dans mes constats.

Néophron intrigué questionne :
-         Tu m’as l’air songeur ?
-         Non je me dis juste que j’ai beaucoup de chance d’être ici dans ce lieu exceptionnel de nulle part et avec toi.
-         Je te rassure moi aussi j’ai beaucoup de chance de te connaitre. Qui devons-nous remercier de nous avoir offert cette amitié naissante ?
Je le regarde et je dois avoir un air tellement ahuri qu’il ajoute en souriant :
-         Oui je sais je pose de drôle de questions mais il n’est pas indispensable d’y répondre. La vie est faite d’une succession de questions avec une ou plusieurs réponses ou aucune…peu importe. S’interroger c’est vivre, vibrer…chercher et trouver ses propres réponses.
-         Oh là tu es en pleine philosophie !
-         Ça vient avec l’âge…
-         Un jour j’y arriverai peut être
-         Chacun de nous peut philosopher, tu sais réfléchir, tu t’interroges sur les êtres vivants, sur le monde….philosopher c’est juste examiner sa propre vie, observer nos habitudes et celles des autres, faire des choix et avancer dans la connaissance de soi et des autres.
Le soir, je suis allé me coucher la tête remplie de points d’interrogation.
Le lendemain matin la sonnerie du portable de Néophron me réveille et vu son insistance, je réponds :
-         Allo papa ?
-         Euh je ne suis pas ton père…je vais voir si je le trouve
-         Ok j’attends
-         Oh « patron » téléphone
-         Ne m’appelle pas comme ça
Je lui tends son téléphone et m’éclipse.
Quelques instants  plus tard Néphron me rejoins et questionne :
-         Si tu restes seul aujourd’hui ça te dérange ?
-         Si tu as à faire ne t’inquiètes pas pour moi, je devrais me débrouiller, je suis un grand
-         Ok j’ai compris je crois que je vieillis ;  tu as raison tu devrais t’en sortir…..mon fils a besoin de moi
-         Alors fonces….mais tu as un fils ?
-         Oui et une fille
-         Et bien
-         On en parle plus tard…bonne journée, je ne sais pas quand je rentre…
-         Pas de souci, je gère…  bonne journée
Néophron sourit en me lançant un regard un brin taquin. En effet je n’ai rien à gérer si ce n’est moi.
Longtemps je n’ai pas supporté d’être seul ; ici j’aspire à cette solitude, j’ai besoin de ces temps pour me retrouver et digérer tout ce que je découvre avec mon hôte, une introspection en quelque sorte ; et cette maison est un havre de paix, ici je me sens en sécurité,  chez moi.
La journée s’écoule sans contrainte, sans balisage d’aucune manière, juste savourer le moment présent dans la plus grande quiétude.
Je retrouve Néophron le lendemain au petit déjeuner.
-         Bonjour tout va bien ?
-         Oui même si je suis rentré tard et un peu épuisé, ça va…mon fils, Julien a changé   d’appartement et je l’ai aidé à déménager
-         Ok il est content ?
-         Je le crois
-         Il a quel âge ?
-         Vingt huit ans
-         Oh je ne pensais pas que tu avais un fils si vieux…
-         Oh il est encore jeune …et tu ne te rends pas compte que j’ai  cinquante ans passé…bon c’est vrai je ne les fais pas dit-il en riant et il ajoute
-         C’est surtout le fils de sa mère
-         Pourquoi tu n’en voulais pas ?
-         Je n’étais pas vraiment prêt à être père et surtout pas prêt à vivre une vie toute tracée
-         C’est-à-dire…
-         Une femme, un enfant, un chien, une maison, une voiture, un travail…tu vois ?
-         Une vie comme tout le monde
-         Ce n’est pas qu’elle soit comme tout le monde qui me dérange c’est que tout soit établi, balisé, chaque chose à sa place et une place pour chaque chose…la routine ce n’est pas pour moi…et j’ai besoin de me sentir libre, d’aller et venir sans avoir de compte à rendre…
-         C’est impossible quand on a une famille…
-         Exact… tu vois que tu sais réfléchir
-         Et alors comment tu as fait ?
-         J’étais jeune et inconscient et j’ai cru que je pourrais renter dans le « moule » de cette société, que je m’habituerais au rythme « travail, famille, patrie »…
-         Pourquoi patrie ?
-         La patrie, c’est tout ce que je donne à l’état, au collectif…
-         Et ça te dérange de …
Néophron m’interrompt et déclare :
-         Non si la répartition des dons est équitable et reversée à la collectivité
-         En fait tu penses que nous donnons plus que nous recevons ?
-         C’est un peu ça …mais c’est un sujet complexe et nous en reparlerons ...tiens avec Yannis …il est plus à même que moi
-         Ok mais finalement qu’as-tu fait ?
-         J’ai tenté l’aventure persuadé que j’avais fait le bon choix…
-         Et ?
-         Je travaillais dans une scierie, le soir je rentrais à la maison retrouver femme et enfant ; tout semblait parfait sauf que peu à peu j’ai repris mes habitudes d’indépendance ; j’ai acheté cette maison qui n’était qu’un cabanon ; j’y venais de plus en plus souvent le plus souvent seul, je dormais ici…bref je m’éloignais de plus en plus de Marie et de Julien ; Marie n’aime pas la campagne alors là au milieu des bois….nos disputes devenaient de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes. Après une nuit d’insomnie, de discussions inabouties, de paroles incontrôlées, j’ai décidé de venir habiter dans ma cabane
-         Toi violent
-         Eh oui moi…même le plus doux des hommes peut le devenir quand la situation devient difficile à gérer
Julien avait, alors quatre ans ; Marie acceptant de reconnaitre notre mal-être mutuel et la dégradation de nos sentiments, me laissa partir à regret en me faisant promettre de leur rendre visite au moins une fois par semaine ce que je fis les premières années, parfois  je restais quelques jours avec eux mais progressivement Marie se lassait de cette situation qui entravait sa vie de femme et je ne pouvais pas lui imposer cette relation en pointillés. Julien grandissait et maintenant je me sentais capable de m’en occuper seul…
-         Marie  avait tous les inconvénients de la situation…
-         Oui c’est vrai j’avais le beau rôle mais ne crois pas que cela me plaisait vraiment…  j’ai aménagé mon chez moi, un chez moi qui me ressemble et surtout  je pouvais accueillir Julien, j’étais prêt ; oui je sais je suis un monstre d’égoïsme mais juste en apparence… cette période transitoire nous était nécessaire pour réussir notre séparation, surtout à Marie ; j’avais déjà fait le chemin dans ma tête, Marie a eu besoin d’un peu plus de temps…
Finalement nous nous sommes rendus notre liberté pleine et entière avec pour unique souci le bien-être de Julien.
-         Et ???
-         Et c’est toujours resté comme ça Julien reste ma priorité, il pourra toujours compter sur moi; Marie a repris sa vie, a fondé une autre famille et est heureuse je crois, enfin j’espère ; depuis que Julien a son appartement j’ai peu l’occasion de la rencontrer.
-         Tu le regrettes ?
-         Non elle reste dans mon cœur et dans mes pensées, elle reste la mère de mon fils et ça c’est le plus beau cadeau qu’une femme peut faire à un homme
-         Tu n’as aucune agressivité vis-à-vis d’elle c’est surprenant non ? souvent les couples se déchirent quand ils se séparent et restent fâchés…pas toi
-         Eh bien non pas nous ; tout le monde peut se tromper et tu sais pour moi la plus belle preuve d’amour s’est laissé l’Autre être heureux, s’épanouir même si cela doit passer par une rupture et un éloignement…
-         Je ne voyais pas ça comme ça…
-         Nous nous sommes aimés mais nous n’avions pas la même manière d’envisager la vie à deux, nous étions trop différents….tu sais aimer ne veut pas dire pouvoir vivre ensemble
-         Oh je n’avais pas réfléchi à la question …tout était tellement évident pour moi
-         Une vie de couple doit être réfléchie et préparée, ça se construit et un point qui me parait capital, chacun doit être au clair avec lui-même, savoir  qui il est, d’où il vient, ce qu’il veut et ce qu’il peut…ça c’est avec Marie que je l’ai appris …
-         Oh la tu me fais peur j’ai un gros travail à faire sur moi-même…
-         Sûrement… tu en es conscient c’est le principal… c’est valable pour tout un chacun … et à tout âge dit-il en souriant
-         Et Julien comment a-t-il vécu ton départ ?
-         Tu sais les enfants comprennent plus de choses qu’il n’y parait, ils sont souvent plus perspicaces que les parents… je crois que Julien savait  même s’il ne pouvait l’exprimer verbalement ; pour lui ce qui comptait c’était de voir ses  parents et de se sentir aimer par les deux….les enfants comprennent très vite que dans toute situation il y a des avantages
-         Oh la …Mais alors ta fille, c’est  la demi- sœur de Julien ?
-         Oui… je n’aime pas ce mot « demi-sœur » ça fait demi portion …ma fille Héloïse est adorable c’est un ange  mais…c’est une autre histoire, une histoire très particulière, elle est le résultat d’une très belle rencontre, de celle que tu ne vis qu’une seule fois…
-         Tu sembles beaucoup l’aimer…plus que Julien ?
-         Non, non je les aime tous les deux …ils sont seulement très différents et pas issus de la même histoire
-         Tu me racontes ?
-         Ok de toute manière on a rien d’autre à faire ce matin n’est-ce pas ? il éclate de rire et ajoute «  d’accord je continue mais nous allons en avoir pour un petit moment… »
-         Je prends le risque ! ce n’est pas vraiment un risque, plutôt un plaisir…. tu es un véritable conteur
-         Bon n’en rajoutes pas trop, sers moi donc un café….
Je sens que je ne dois pas insister si je veux écouter la suite de l’histoire de sa vie, alors j’obtempère sans broncher…

-         Merci pour le service….j’en profites un peu, je me fais servir….Lucie c’est le prénom de la mère d’Héloïse…une femme remarquable belle et rebelle …libre autant que faire se peut.
La première fois que je l’ai rencontrée, c’est dans un chemin escarpé, sa moto était en panne, je l’ai aidé à la réparer, rien de très grave…
-         Elle faisait de la moto seule au milieu des bois ?
-         Oui pourquoi ?ce n’est pas plus dangereux que sur la route…
-         Oui mais si tu fais une chute tu n’as personne pour te venir en aide…
-         Notes bien que compte tenu de la fréquentation des routes ici, le danger n’est pas plus grand sur les chemins et Néophron laisse partir son rire éclatant et ajoutes
Cesses de penser au pire, à ton âge c’est l’insouciance qui prime même si point trop n’en faut !
Lucie vivait à fond tout ce qu’elle entreprenait au risque de se perdre, d’y perdre la vie…elle disait « vivre c’est prendre le risque de mourir » ; cette phrase m’a marqué….Il est vrai que l’un ne va pas sans l’autre….
Ce jour là nous avons continué notre balade ensemble, nous arrêtant pour faire une pause et partager notre admiration pour tel ou tel lieu…J’avais l’impression de la connaitre depuis toujours …
Cette rencontre a changé ma vie !
-         A ce point ?
-         Oui Lucie m’a appris à vivre chaque instant intensément, à observer, regarder avec mon cœur. Je pensais détenir la vérité sur tout, je m’emportais parfois pour tenter de convaincre. Lucie m’a appris à faire, à être moi et lorsque je m’égarais elle me disait avec son sourire angevin « restes toi-même, fais à ta façon, les autres viendront si tu es heureux ils adopteront tes idées s’ils constatent qu’elles fonctionnent »
J’ai enfin admis que je devais cesser de me culpabiliser d’être différent, de ne pas pouvoir vivre comme la majorité, j’ai enfin accepté mon côté « homme des bois », quitter mon travail routinier à la scierie et retrouver ma liberté d’aller et venir à ma guise tout en gardant à l’esprit qu’il me fallait travailler si je voulais manger et subvenir aux besoin de Julien, le bûcheronnage me semblait parfait.
Lucie était artiste, elle peignait, sculptait, écrivait, bref une artiste complète. Après l’école des beaux arts elle est venue s’installer sur le plateau où elle a ouvert un atelier avec des amis artistes bien évidemment, atelier ouvert aux enfants et adultes qui souhaitent découvrir et ou approfondir différents type d’art tel que la photo, le dessin, la poterie, l’aquarelle, l’encre et même la couture, la composition florale…bref tout intérêt était étudié et les animateurs du lieu s’adaptaient à la demande dans l’objectif de rentabiliser au mieux leur entreprise ! la tâche était loin d’être aisée et les gains permettaient juste de survivre ; la vente de leurs créations adoucissait leur quotidien.
A la découverte de son environnement, j’ai trouvé son univers fascinant mais  aussi déstabilisant ; cette manière de vivre bouscule et ne suit pas les chemins balisés.
Ce côté hors norme m’a séduit, Lucie, elle, savait déjà que je faisais partie de ce milieu.
Lucie était très indépendante et son art restait sa priorité quoiqu’il arrive. Elle pouvait rester un mois sans venir me voir, oui c’est elle qui venait, exceptionnellement je me rendais dans son antre.
-         Pourquoi exceptionnellement ?
-         Elle vivait dans une grande maison avec ses amis artistes et moi le sauvage, je ne m’y sentais pas très à l’aise ; Lucie avait besoin de cet entourage pour créer contrairement à moi qui ait besoin de solitude. Tu vois rien n’est jamais réellement défini, à chacun de trouver la solution à son bien-être ; parfois certains cherchent toute leur vie sans y parvenir…
Un jour Lucie arrive à la « cabane » comme elle disait (c’est-à-dire cette maison) et me lance :
« Fais-moi un enfant
Je la regarde surpris, l’air hébété comme si je ne comprenais pas ; alors elle insiste
-         Fais-moi un enfant c’est simple, je sais que tu sais faire, tu en as un dit-elle en riant
-         Comme ça là maintenant ??
-         Ben oui qu’est ce qui te choque ?
-         Un enfant c’est effectivement facile à faire mais cela demande de l’affection, du temps pour l’aider à grandir, l’accompagner dans la construction de sa vie…
-         Oui je sais et alors ?
-         Alors ? j’ai un fils que j’aime et dont je n’ai pas toujours les clés pour participer à son éducation alors je ne suis pas certain de vouloir  concevoir un deuxième enfant…ce n’est pas un jeu, il faut pouvoir assumer et assurer…
-         Je ne te demanderai rien, je m’en occuperai
-         Ah oui…tu veux un enfant pour toi, rien que pour toi…un enfant c’est une création mais ce n’est pas un tableau que tu accroches au mur…c’est tout sauf un trophée
-         Oh la tu es vexant je ne veux pas d’un enfant pour l’exposer et dire « regardes ma petite merveille c’est à moi, c’est mon œuvre… »
-         Tu vas l’élever avec quoi, avec qui, où ?
-         Là où je vis et avec l’argent que je gagne, je te demande juste une petite graine…
-         Tu me demandes juste d’être un reproducteur ????
-         Oui mais…
-         Pourquoi ne demandes-tu pas à un de tes colocataires ce serait parfait
-         Mais tu ne comprends rien c’est toi que j’aime, c’est avec toi que je veux faire cet enfant »
-         Lucie s’est faite si douce, si enfantine que l’exaspération qui me gagnait s’est évanouie. Elle avait l’art et la manière de désamorcer toute crise et chaque fois je cédais sauf ce jour-là où j’ai émis des réserves et proposer que nous prenions un temps de réflexion, pour l’instant ma réponse était négative au risque de perdre Lucie. C’était un acte trop important déterminant pour notre avenir  et surtout celui de l’enfant pour prendre une décision immédiate
Lucie fit une moue, elle savait l’emprise qu’elle avait sur moi pour la première fois elle n’avait pas ce qu’elle souhaitait là tout de suite
« Tu ne m’aimes pas ? »
Le repli en culpabilisant l’autre, un phénomène classique, il était hors de question que je tombe dans le panneau.
« -  Cela n’a rien à voir il faut de la stabilité pour qu’un enfant grandisse et je ne suis pas certain que nous soyons capable de lui offrir…bon si tu veux bien le sujet est clos pour aujourd’hui. Chacun y réfléchit et on en reparle 
-      ok »
-   Finalement tu as dit oui ?
-    En fait ça ne s’est pas passé comme çà….Les mois qui ont suivi se sont déroulés en toute quiétude, Lucie parlait de ce qu’elle ferait avec un enfant mais elle ne me posa plus « la question ».
Pour moi c’était une affaire classée, je n’aurais pas d’autre enfant, Julien restait mon unique préoccupation.
Un matin après un copieux petit déjeuner Lucie est sortie en courant et je l’ai entendu vomir et de suite j’ai pensé « elle est enceinte »
« Quelque chose est mal passé ? Questionnai-je
-         C’est rien ça va passer
-         Tu es malade ?
-         Je te dis que ça va passer dit-elle agacée
Je n’ai pas insisté mais une fois ces esprits repris je lui lance :
-         Tu es enceinte ?
-         Hum …en me regardant les yeux écarquillés
-         Tu prends bien un contraceptif ?
Elle baisse les yeux et ne répond pas
-         En fait tu m’as piégé !
-         Non je m’en occuperai, tu ne me dois rien
-         Tu es irresponsable, un enfant a besoin de son père et je sentais la colère monter
-         Non …à l’atelier tout le monde s’occupera de lui, je ne serai pas seule »
Cette phrase était de trop, Lucie la tendre, la pétulante se montrait diabolique, manipulatrice, capable de tout pour arriver à ses fins. J’étais furieux, j’avais l’impression d’avoir été pris en otage et me réduire au rôle de géniteur me mettait hors de moi.
Je lui ai demandé de partir, j’avais besoin d’être seul.
Cette situation nous a fait découvrir une facette de l’Autre que nous ne connaissions pas ?
C’était une relation passionnelle, fusionnelle, celle qui te laisse une empreinte à vie mais qui ne peut rimer avec quotidien.
Toute la journée j’ai fulminé avec ce sentiment de m’être fait avoir, c’est terrible !
Malgré ma colère, je ne pouvais m’empêcher d’admirer Lucie pour sa détermination et son acharnement à produire de la vie du mouvement…sauf que c’est un véritable ouragan, elle balaye tout sur son passage même ceux qu’elle aime…
-         Pourquoi dis-tu cela ?
-         Nous avons conçu Héloïse sans mon accord …cela s’appelle être mis devant le fait accompli même plus c’est un viol, elle s’est octroyé un bout de moi à mon insu
-         Oh tu y vas fort !!!....tu le regrettes ?
-         Non ma fille est une perle, elle est aimante, douce, posée tout le contraire de sa mère…enfin pas si différente…elle fait de la musique, de la danse et du théâtre, c’est une artiste…elle est entrée au conservatoire
-         Avec un tel prénom c’est normal…toi aussi tu es un artiste…et alors tu la considères comment ?
-         Quelle question ! c’est ma fille ! je me suis occupée d’elle comme je l’ai fait pour Julien…j’ai juste rompu avec sa mère…
-         Avant ou après sa naissance ?
-         Après l’annonce de sa conception, je ne parvenais pas à accorder ma confiance à Lucie ; j’ai accompagné sa grossesse mais c’est tout
Héloïse a grandi, elle aimait venir ici au calme, loin de l’agitation de l’atelier ; elle a appris la flûte traversière et l’été elle jouait dehors…un concert rien que pour moi.
-         Elle vient toujours te voir ?
-         Oui bien sûr ou c’est moi qui lui rend visite ; actuellement elle travaille beaucoup ; nous nous téléphonons au moins une fois par semaine
-         Et Lucie tu la vois ?
Le visage de Néophron s’obscurcit ;
-         Lucie était une femme pétulante, à réfléchir, à anticiper sur tout, avec toujours une longueur d’avance sur les autres…
-         Pourquoi était ?
-         A force de vouloir changer le monde, de vivre que de son idéal, sans aucune concession, elle s’est perdue…elle brulait la vie par tous les bouts et la vie lui a fait faux bond, elle est morte après avoir ingurgité un de ses cocktail maison
-         Elle se droguait ?
-         Elle n’appelait pas ça ainsi, elle appelait ça des stimulants…son cœur n’y a pas résisté..
-         Et Héloïse ?
-         Je crois qu’elle s’y était préparée autant qu’on peut se préparer à la mort de sa mère…nous n’avons jamais su après quoi Lucie courrait même ses amis étaient démunis …
Notre fille avait choisi d’aller en internat dès sa sixième…peut être pour se protéger de sa mère…elle passait presque tout son temps libre avec moi ; un jour elle éprouva le besoin de me parler de sa mère et des difficultés de celle-ci à vivre avec elle-même et les autres… j’ai été surpris, Héloïse faisait preuve de plus de maturité que Lucie. C’est une jeune fille sensible, qui capte très bien l’Autre et qui a une grande capacité d’analyse.
Petite déjà lorsqu’elle plantait son regard dans le mien, j’avais l’impression d’être transparent. De la petite fille vive et remuante, elle est devenue une adolescente calme, posée et réfléchie. La musique, le conservatoire, les études l’ont apaisée.
A la mort de sa maman, elle a redoublé d’effort dans son travail et venait ici régulièrement ‘déposer son chagrin », ce sont ses mots ; Héloïse c’est ma princesse
-         Et pourtant tu ne la souhaitais pas si je peux me permettre ?
-         C’est exact…il faut croire qu’elle a su se faire aimer
-         Et avec Julien, ils se connaissent ?
-         Bien sûr ils sont frère et sœur et ils s’entendent très bien, ils sont très complices et je sais qu’ils se voient souvent…ils vivent dans la même ville, ça me rassure, ils peuvent compter l’un sur l’autre, je suis fier d’eux
-         Lucie te manque ?
-         Oui …j’ai appris à dompter son absence et ce bien avant sa mort…son décès a juste mis un point final à son passage ici bas
-         Elle te manque vraiment
-         Lucie c’est une blessure qui n’est pas complètement cicatrisée. C’est une histoire merveilleuse et périlleuse, vécue en grand écart sans avoir trouvé l’équilibre
J’écoute Néophron, parfois les larmes me montent tant je suis ému par sa sincérité, sa sensibilité  et plus j’apprends à le connaitre plus j’aurais aimé l’avoir comme père.
-         Je n’ai pas pardonné à Lucie de m’avoir trahi, de m’avoir considéré comme sa chose et surtout de m’avoir manipulé…je ne sais pas et je ne le saurai jamais ce qu’elle éprouvait pour moi…cette histoire reste infinie…
Je m’en veux peut être encore plus qu’à Lucie, de ne pas avoir détecté son intention profonde qui ne servait que son désir à elle …Lucie sous des airs de femme libre et indépendante était  une « adulescente »  égoïste, égocentrique…
Avoir un enfant n’est pas un jeu…Pourtant elle exhibait Héloïse pour se mettre un peu plus en avant « regardez la merveille que j’ai faite, elle est aussi belle que sa mère… » et elle riait et tous les regards se  tournaient vers elle plein d’admiration…
Héloïse a très vite compris et même si elle ne pouvait l’exprimer verbalement, elle l’a fait en partant étudier loin de sa mère, ce qui lui a permis d’être elle et probablement de se rapprocher de moi en douceur, de rechercher l’authenticité…
Lucie trop préoccupée d’elle-même, a poursuivi sa quête de son toujours « moi » et s’est perdue en chemin, toujours convaincue de sa légitimité de femme artiste inégalable  oubliant ceux qu’elle prétendait aimer.
-         Tu lui en veux
-         En fait je m’en veux de ne pas avoir su me protéger…peut être parce que je suis un homme franc, honnête, vrai, généreux je crois
-         Je confirme, tu es tout cela...
-         …je n’aime pas les tricheurs, les manipulateurs, les individualistes ….d’ordinaire ils m’évitent s’esclaffe-t-il
Il faut croire que l’amour est aveugle !
-         Ça doit être ça ! tu sais moi je me suis toujours fait manipuler
-         Toi ? il est vrai que tu es un peu naïf…c’est normal tous les jeunes devraient être naïfs…l’agressivité de notre société modèle très tôt les enfants et le oblige à quitter leur innocence…quel dommage !
-         C’est je crois que je suis crédule…une manière de rester dans mon monde, de fuir la violence du quotidien
-         Pour fuir tu fuis …tu es arrivé ici dans un lieu de paix …c’est ce que tu recherches non ?
-         Oui ici je suis gâté j’ai la paix et la chaleur humaine…et le remue méninges
Néophron sourit :
-         Nous nous ressemblons tous, nous avons tous besoin d’être aimé et d’être reconnu dans le regard de l’Autre pour nous sentir exister pour soi et surtout pour ceux qui nous entourent.
-         Je comprends mieux pourquoi j’ai fui
-         Raconte
-         Quand je t’écoutais parler de Lucie je pensais à ma mère ; c’est différent mais elle aussi est incapable d’aimer si ce n’est pour se mettre en avant, pour se faire valoir…elle ne partage rien, ne donne rien comme si son cœur était sec…
C’est la première fois que je parle d’elle
-         Même à tes amis ?
-         Oh tu sais ceux que j’ai eu, ne venaient vers moi que par nécessité…tu réveilles ma conscience…avec toi je me sens différent, j’ai l’impression de ne pas être complètement idiot
-         En voilà des idées…seuls ceux qui ne s’interrogent jamais sont des imbéciles…
Un ami poète disait « débroussaille ton histoire, et tu pourras  comprendre le monde »
Il avait raison, il faut d’abord faire la paix avec soi, c’est-à-dire comprendre le pourquoi du déroulement de notre vie et trouver un équilibre entre toutes nos imperfections qui nous permette d’avancer, de découvrir encore et encore, de s’enrichir pas matériellement mais humainement…
Découvrir notre propre fonctionnement pour nous amener à nous adapter aux autres,  les observer, accepter leur manière de vivre, d’être sans les juger, là sont toutes les difficultés du bien vivre ensemble; malheureusement certaines circonstances ne nous facilitent pas la vie mais en gardant à l’idée que c’est le cœur qui doit nous orienter et nous guider, tout s’allège…
-         Ne pas juger tu dis, ma mère n’a fait que cela me juger, me jauger. Elle m’observe, même loin de son regard je le sens, c’est certain uniquement pour critiquer, dénigrer tout ce que je fais, comment je me comporte, rien jamais ne la satisfaisait, elle m’a volé mon enfance, ma vie, je ne suis rien.
-          OH LA ne dis jamais de telles paroles. Néophron a élevé le ton et poursuit : tu es unique, tu m’entends UNIQUE ;
Sa  réaction me laisse sans voix
Il ajoute doucement :
-         Je ne voulais pas t’effrayer mais chaque être vivant a droit d’exister avec ses différences, ses belles façons, et ses malfaçons et il ne peut plaire à tout le monde mais c’est la diversité qui fait la richesse et la beauté de ce monde. Même dans une famille les différences existent et cela entrainent des affinités avec l’un ou l’autre de ses enfants mais l’Amour, c’est autre chose, c’est partager, soutenir, aider, être présent toujours pour l’autre.
C’est une philosophie de vie.
-         Mais c’est impossible tu ne peux pas être toujours présent pour l’Autre
-         Bien sûr que si mais attention ce n’est pas être dépendant de l’autre ; un exemple : une personne tombe dans la rue devant toi que fais-tu ?
-         Je lui propose mon aide
-         C’est tout, c’est cela être présent pour l’autre. Mes enfants ont besoin ils m’appellent et je réponds présent
-         Tu ne peux pas être toujours disponible ?
-         C’est exact mais nous trouvons un compromis pour que chacun soit satisfait
-         Ce n’est pas toujours possible
-         Impossible n’existe pas ou si tu préfères, à chaque problème, une solution et souvent plusieurs
L’Amour ne tient pas compte des aspects matériels, il est au-delà, il transcende tout. Bon  ne prends pas tout ce que je dis pour argent comptant ; je suis un idéaliste pacifique qui s’est construit sa bulle pour survivre.
Je suis un peu asocial et mes congénères très souvent m’ennuient même si je ressens le besoin régulier de leur rendre visite, de me frotter à eux, de les côtoyer.
Cela fait partie de nos contradictions, vouloir être seul et avoir besoin des autres …
J’échange plus avec les arbres, la rivière, les oiseaux, les fourmis, la nature en général qu’avec les Hommes. Mon environnement a l’avantage de ne pas me décevoir.
-         Je vais finir par penser que je ne suis pas le bienvenu.
-         Non, non, ne crois pas cela ;une de nos contradictions à nous les humains, c’est de vouloir vivre seul et de toujours avoir besoin des autres ; et pour ce qui te concerne je t’apprécie et je suis heureux de ta présence, tu partiras bien assez tôt…
Nous  n’avons pas fini de refaire le monde….
Pour aujourd’hui d’autres tâches nous attendent, j’ai promis à une Mamie d’aller lui empiler son bois de chauffage,  elle va s’impatienter.
Nous poursuivrons notre rétrospective personnelle demain ou après demain.
La journée s’est déroulée sur le rythme des bûches entassées, sans aucune parole, chacun bercé par le bruit des morceaux de bois qui s’entrechoquent et qui fait écho à nos pensées intérieures respectives….juste une tâche à accomplir, rien d’autre.




Ce matin une pluie battante martèle la cabane.
Une bonne odeur de café me sort du lit ; Néophron s’affaire à la préparation du petit déjeuner.
-         Vu ce qu’il tombe aujourd’hui c’est relâche…dis-moi tu sais cuisiner ?
-         En voilà une question ! à part les sandwichs, pâtes, grillades, plats congelés c’est tout…ah j’ai oublié les frites, les œufs …finalement je sais cuisiner
-         Grossièrement, très grossièrement, disons que tu peux te remplir l’estomac…ta mère ne t’as pas appris ?
-         Ma mère !!! tu veux rire ! à part me traiter d’idiot et d’incapable…
-         Et ton père que disait-il ?
-         Il est mort j’avais sept ans…alors je n’ai pas vraiment eu le temps de le connaitre d’autant qu’il travaillait dans une imprimerie où les journées étaient longues ; il était passionné par les livres, l’histoire, le monde…
-         Eh bien voilà d’où te vient ton amour des bouquins et de la connaissance
-         Ah oui possible…je n’avais pas fait le rapprochement
-         Tout ce que nous faisons a une raison d’être même si nous n’en sommes pas conscient sur le moment…aimer les livres c’est aimer les arbres et vice versa , les deux sont liés…sans les arbres pas de papier, sans papier pas de livres
-         Ce qui fait que chaque fois que j’ai un livre entre les mains, je tiens un bout d’arbre, les bibliothèques sont des forêts c’est génial…la prochaine fois que je rentrerai dans une bibliothèque ou une librairie je  regarderai mon environnement différemment.
-         Le savoir, la connaissance n’est ni plus, ni moins qu’une grande forêt que nous devons entretenir, faire grandir, étendre ; il nous faut continuer à semer, planter les graines de la connaissance, c’est elles qui rendront ce monde meilleur.
La forêt nous apporte l’oxygène nécessaire à la vie et au bien-être de notre cerveau
-         Tu sais j’ai un peu de mal à suivre ton raisonnement
-         Pourtant c’est simple ….pas si simple à percevoir, t’inquiètes tu en saisiras le sens profond bientôt…….bon mais revenons à ta famille…tu as des frères et sœurs
-         Oui un frère ainé qui a veillé sur moi quelques années ensuite il s’est marié et a quitté la maison et je n’aime pas sa femme
-         Tu es compliqué comme garçon
-         Même toi tu trouves
-         Oh ne prends pas ça au pied de la lettre je plaisante. Tu n’aimes pas ta belle-sœur parce qu’elle a pris ton frère ou ….
-         Non, non….elle ressemble à ma mère tout tourne autour d’elle
-         Ok je vois
-         Dès mon plus jeune âge ma mère m’a persuadé que j’étais un idiot. Pourquoi ? est-ce parce que j’étais un gamin rêveur, sensible, très imaginaire et le comble c’est un Noël où j’ai mis le feu au sapin
-         Tu as mis le feu au sapin ???
-         Oui !!! ma mère avait accroché des petites bougies tu sais ces bougies avec un attache type pince à linge
-         Oui et alors ?
-         Ma mère est allée faire des courses, j’étais seul à la maison en admiration devant ce sapin et pour qu’il soit encore plus exceptionnel j’ai allumé les bougies, j’avais cinq ans et pas vraiment le sens du danger…trois seulement étaient allumées…je regardais leurs flammèches scintillées, j’étais émerveillé, fasciné, je ne pouvais détacher mes yeux de leur danse multicolore ; ce ballet fut de courte durée….leur chaleur a envahi les épines  qui se sont enflammées brusquement …
J’ai reculé d’un bond, terrifié, aucun son ne sortait de ma gorge, je me revois regardant les flammes,  pétrifié….c’est lorsqu’elles se sont propagées aux rideaux que la voisine alertée par la fumée et les flammes a appelé les pompiers
Lorsque ma mère est arrivée c’était le branle-bas de combat dans l’appartement et sa première réaction a été de me crier dessus, de me traiter de vaurien « il est insupportable il n’écoute rien » toujours les mêmes mots qu’elle m’a seriné toute mon enfance et mon adolescence…pas un mot sur ma santé…un pompier surpris de sa réaction s’est approché pour me rassurer  peut-être même  pour me protéger de ma mère à qui il a demandé de se calmer en lui faisant remarquer que les dégâts n’étaient que matériels lesquels seraient pris en charge par l’assurance ; le calme et la fermeté de cet homme l’ont surpris et elle s’est tue immédiatement …une accalmie qui ne dura que le temps de la présence de mes sauveurs…en partant mon protecteur me lança un regard d’encouragement, regard que je sens encore sur moi et qui longtemps m’a aidé à supporter les humiliations, ma mère ne frappait pas elle humiliait, rabaissait…
Ce chevalier du feu, c’est ce qu’il était pour moi mon héros, m’a donné plus en un regard que ma mère durant toutes mes années de vie auprès d’elle…elle m’a mis au monde c’est vrai mais je ne sais même pas si j’ai envie de la remercier pour cela…je ne suis même pas certain qu’elle y soit vraiment pour quelque chose…
-         Oh la tu exagères ; même si je comprends ta souffrance et ta colère, elle t’a porté pendant neuf mois dans son ventre…
-         Je t’arrête même ça elle n’a pas pu …elle m’a expulsé d’elle à sept mois et demi…un prématuré comme elle me le rappelait régulièrement, comme pour me signifier que je n’étais pas fini…une mère aimante redouble d’attention pour un enfant né avant l’heure...elle, non, au contraire, elle ne s’occupait de moi que pour le paraitre…pourtant je la remercie aujourd’hui ; sans son rejet et ses insultes je ne serais jamais arrivé chez toi ; ça c’est le plus beau cadeau de toute ma vie !
-         Merci pour ce compliment…mais c’est dur ce que tu me racontes…
-         D’autant plus que je ne pourrai pas en parler avec mon père…il est mort…
Les larmes se mirent à dégouliner sur mes joues ….jamais je n’avais versé une larme sur la disparition précoce  de mon père. Néophron me regardait attristé et démuni et finit par dire doucement avec tendresse
-         Laisses partir ce fardeau, pleures toutes les larmes de ton corps si c’est nécessaire à ton mieux être
Mes larmes ont redoublées, interminables…pour la première fois j’ai accepté ce déluge qui me ravageait….j’ai laissé aller mes sentiments, quels qu’ils soient, pour les miens, sans culpabilité…c’était un premier pas vers une reconstruction, je l’espérais là tout au fond de mon cœur, de mon corps sans pouvoir encore poser des mots…je n’en étais pas à la guérison de mes maux…
Et là tout de suite ce n’est toujours pas fait…je n’ai toujours pas retrouvé mon chemin de vie…

J’erre obstinément dans cette nébuleuse de lumière, riche d’enseignement  où les images défilent, les odeurs multiples m’envahissent sans que j’en ressente un bienfait ou un embarras, tout me traverse mais rien ne m’altère, mes sens restent en éveil sans perturber nullement cet état de grâce qui m’habite…les mots sont trop étroits pour  définir cette immensité douce et étincelante, toujours enveloppante de compassion et d’amour… aucun jugement, aucun rejet de mes interrogations…une sorte de conversation avec un tout indéfinissable juste présent et aimant à qui je confie ma petite vie en toute liberté…pour cela je dois retourner chez mon ami, reprendre le fil de ma vie à ses côtés.

Néophron par pudeur peut être, s’en est allé façonner ses « bois d’âme » me laissant l’espace et l’intimité pour décharger cette douleur qui depuis  trop longtemps nouait mon intérieur ; ce moment de « lessivage » m’avait vidé, épuisé ; le reste de la journée s’est écoulé avec le bruit de la pluie, mon chagrin s’était aligné sur celui de Dame Nature …c’était un jour de tempête interne et externe, même les livres ne parvenaient pas à m’apaiser alors j’ai cessé de lutter et j’ai laissé aller….
Le soir au repas, le cerveau vaporeux et le cœur flagada, l’appétit était court et je m’efforçais de manger, je devais retrouver des forces.
Néophron attristé me lance presque coupable :
-         Je ne m’attendais pas à ce que cette discussion crée autant de perturbations, je suis désolé
-         Ne le sois pas, elle va être bénéfique, elle l’est déjà…il y a si longtemps que je n’avais plus versé de larmes…merci de m’écouter
-         Je ne te suis pas d’un très grand secours…
-         Tu es là pour moi…mon père et mon frère l’ont été…c’est si loin que j’avais presque oublié…
-         Cesses de parler comme un vieillard, tu as toute la vie devant toi…..il faut penser à toi à te construire un avenir
-         Oui mais je ne sais pas par quel bout commencer…je suis perdu
-         Penses tes blessures et le reste suivra… je ne te laisserai pas tomber tu peux compter sur moi
-         Merci
-         Tu me remercieras quand tu seras prêt à quitter ce lieu pour conquérir ton monde…en attendant serais-tu d’accord pour aller rendre visite à Yannis demain nous ne pourrons toujours pas travailler vu la météo  alors même si on se couche tard aucune importance et cela te fera du bien de changer d’air
-         D’accord allons  saluer « le chien » et son maitre
Comme à son accoutumée Yannis nous accueille avec sa bonne humeur, sa générosité, toujours attentif à ses convives ; « le chien » vient se faire caresser ; sa présence imposante me réconforte et j’oublie pour le temps de cette soirée amicale mes peines familiales.
Le lendemain la pluie continue de se déverser sur notre habitation et pour une fois je suis réveillé avant mon ami et je me réjouis de pouvoir lui préparer le petit déjeuner. Il fait son apparition en milieu de matinée et d’un ton nonchalant déclare :
-         C’est ma fête aujourd’hui ?
-         Si tu veux …on peut dire que c’est la saint Néophron et j’éclate de rire
-         Oh tu me fais plaisir…j’apprécie…. je ne me souviens plus de la dernière fois où je me suis fait servir le petit déjeuner…
-          Moi je m’en souviens tu me l’as servi hier et les jours d’avant…
-         Toi tu as retrouvé ta joie de vivre
-         Oui et aujourd’hui c’est moi qui gère le quotidien, toi tu as quartier libre
-         Ton idée me plait ; je vais bouquiner, j’ai récupéré un bouquin de philo chez Yannis « le monde de Sophie » de Jostein Gaarder
-         Alors là c’est le monde à l’envers !
-         Il est indispensable de ne pas tomber dans la routine et de laisser libre cours à  ses envies, à ses motivations du moment, c’est sans fois plus enrichissant et les bénéfices décuplés
-         Tu es incroyable…tu vis au jour le jour et sans aucune inquiétude, dans la plus parfaite sérénité…quel est ton secret ?
-         Je n’ai pas de secret et aucune raison d’être anxieux, mes enfants sont en pleine forme, je sais que dès que le soleil va réapparaitre j’aurai du travail, j’ai un toit, des amis…un cuisinier que veux-tu que je demande d’autre ?  Néophron sourit et ajoute « c’est peut être cela le bonheur…la liberté…le bonheur d’être libre »
Sur ce il se lève et disparait dans sa chambre philosopher…et moi je reste avec ses petites phrases éloquentes…à moi de les faire miennes ou pas…ce qui est certain c’est qu’elles vont tourner dans ma tête toute la durée de la préparation du déjeuner…toute la matinée…
Lorsque nous avons déjeuné l’après-midi était bien entamée mais peu importe, la journée se poursuivait comme elle avait commencé sans obligation juste celle que l’on se donnait ;
-         Ton repas est excellent ta mère serait fière
-         Ma mère fière de moi ??? je ne pense pas…de mon frère oui, elle l’a toujours considéré comme l’enfant modèle et quant à ma sœur elle est née après la mort de mon père et a été celle qui a atténué la douleur, une fille que ma mère pouvait modeler à son image…tandis que moi l’entre deux je suis arrivé au moment où la maladie de mon père s’est déclarée…juste au mauvais moment, pas dans le bon nid quoi…
Alors celle qui m’a enfanté m’a donné le strict minimum, le nécessaire vital exclusivement ; je crois qu’elle m’en voulait de lui prendre du temps, temps qu’elle aurait préféré réserver à mon père, pas parce qu’elle l’aimait plus que moi, non, mais parce qu’il était son assurance vie, celui qui ramenait de quoi vivre, alors il fallait qu’il guérisse vite pour poursuivre la tâche qui lui incombait celle que ma mère lui avait dévolu…Ma mère ne travaillait pas, elle s’occupait de la maison et surtout régentait toute la famille, véritable despote…
J’ai le souvenir de mon père comme d’un homme doux et tendre ; je me faufilais sur ses genoux tandis qu’il lisait, ses bras m’entouraient tandis que ses mains tenaient sa lecture, j’aurais pu lire avec lui. Parfois il me racontait, me confiait ses impressions, émettait des commentaires. Je me sentais son confident même si j’étais dans l’incapacité d’en saisir tout le sens ; j’aurais pu rester des heures au creux de lui, assis sur son fauteuil club.
Cette image me fait du bien et pourtant je pense que c’est la première fois que je l’évoque.
Néophron me regarde ému, silencieux
-         Je suis heureux d’être là avec toi
-         Moi je suis fier de t’avoir accueilli dans ma cabane…C’est bien que tu livres ton ressenti, ton vécu qui te pèses ; c’est ton histoire, elle n’appartient qu’à toi et je me garderai bien de faire quelques commentaires que ce soient …ce qui compte c’est de trouver des solutions pour que tu vives mieux, que tu vives en paix avec ta réalité…
-         Merci
-         C’est important de dire, de mettre des mots sur ce qui pèse là dans ton corps….
C’est bien de faire les liens avec les membres de ta famille …


Il y a quelques années, j’ai écris une poésie « Echeveau », je te la confie :

Traverser la vie
Sans comprendre
Cheminer
Essayer
Ne pas se laisser emprisonner
Saisir les liens
N’a l’air de rien
Trouver le fil
Pour que défilent
La signification
La compréhension
Enchevêtré dans l’écheveau
Des origines
Dérouler le fardeau
Bande sanguine
Marqué dans la chair
Par l’histoire des aïeux
Percevoir la surenchère
De certains vœux pieux
Trop lourde la charge
L’addition est trop chère
Dégager cet héritage
Quitter hier
Nourrir ses racines
Construire demain
Garder le lien
Sans générer
L’addiction
Sans provoquer
La destruction
Trouver l’équilibre
Au quotidien
Rester libre
-         Prends le temps et dis-moi ce que cela t’évoque ; tu vois il m’arrive aussi d’écrire, cela m’aide à y voir plus clair.
-         Merci je vais faire une pause je crois, j’ai besoin d’être seul…désolé
-         Oh ne le sois pas les émotions qui remontent peuvent être douloureuses, laisses les aller, pleures, cries, chantes, hurles…tu as tous les droits lâches toi
-         Je ne suis pas encore prêt à les expulser ces blessures, la force me manque encore, un jour prochain…
-         Un conseil : ne les gardes pas comme amies, elles pourraient t’empoisonner le reste de ta vie…
-         Merci du conseil, je vais y songer.

Je me réfugie sur mon lit avec mon carnet et mon stylo et le texte de Néophron que je lis et relis pour tenter de m’en imprégner afin d’en saisir le sens profond et me le faire mien.


Je m’assigne en mode « pause » et les mots se mettent à couler sans savoir d’où ils viennent, j’écris sans réfléchir ;
Je traverse la vie
Sans grande envie
Au milieu de tout
Pataugeant dans le flou
Floué par ma mère
Attendri par mon père
Je me construis sans repère
Au milieu de mes frères
Frères de sang
Mémoires de mes sans
Suivant mes sens
Je pars à contresens
Perdu dans la foule
Emporté par la houle
Mes pieds foulent
Les cailloux qui roulent
J’avance à genoux
Pour suivre la houe
De mes idéaux fous
Je plie à bout
Au bout de mes rêves
Je cherche la trêve
Même brève
Croquer des fèves
Sourire à la vie
Concilier mes vies
Revenir vers vous
Vivre en tout
Je relis mon texte surpris ; vais-je le confier à Néophron ? il est trop tôt demain ou après demain…

Quand je me remémore ces dernières lignes je réalise que déjà je cherchais le moyen de rétablir le contact ; rien n’aurait changé ? si, aujourd’hui dans cet état en suspens je ne ressens aucune pression, aucun épuisement, je suis en apesanteur, avec et loin de vous ; si je reviens vers vous pourrais-je préserver cette sérénité, cette paix et cette distance avec le monde ?
Sans réponse je préfère poursuivre mon errance je n’en ai pas fini de ma remontée dans le temps, j’endigue  mon inévitable incartade il faut aboutir avant le retour ou le départ sans retour….

J’ai du m’assoupir, fuir dans le sommeil, mon  corps est épuisé, meurtri par tout ces ressentis.
Lorsque je sors de ma léthargie, Néophron est avec ses « bois d’âme ». Il a un nouveau jouet, une ponceuse multifonctions qui préserve un peu ses articulations.
-         Cette sculpture est superbe
-         Merci
-         C’est le corps d’une femme, c’est ça ?
-         Si tu le dis, je ne décide rien…enfin mon inconscient peut être…les femmes, un grand mystère pour nous les hommes ! qu’en penses-tu ?
-         Effectivement et  je suis loin d’avoir ton expérience…alors ma connaissance de la gente féminine est très mince !
-         Oh tu as bien eu des petites amies ?certaines ont du compter un peu non ?
-         Oui …une surtout            
-         Et ? enfin tu n’es pas obligé de me raconter…
-         Depuis que je suis chez toi je l’ai un peu oubliée…ici je n’ai pas le temps de penser…enfin si, je réfléchis, je me questionne mais différemment  …c’est plus constructif
-         Bon alors elle s’appelle comment cette belle ?
-         Nina
-         Oh ce n’est pas courant
-         Non et la demoiselle non plus
-         C’est une amie d’enfance ?
-         Oh non pas du tout….je n’ai pas eu d’ami d’enfance, ni fille, ni garçon…j’étais toujours seul
-         Tu devais t’ennuyer
-         Non je crois que je préférais être seul
-         Et alors Nina ?
-         Ah elle je l’ai rencontré lors d’une formation à L’AFPA
-         C’était quoi cette formation ?
-         Une formation en informatique et gestion de l’entreprise, Nina était formatrice ; elle était chargée de nous présenter le programme, d’évaluer nos attentes pour voir si nos perspectives et la formation étaient en adéquation ; très vite elle s’est intéressée à moi
-         Pourquoi ?
-         D’après elle j’étais différent
-         Je crois qu’elle avait raison
-         Toi aussi tu trouves ?
-         Oui tu as une personnalité très marquée ; ton problème c’est que tu manques de confiance en toi
-         Ça je ne dirai pas le contraire ; difficile de prendre confiance quand tout ce que je touche devient un échec
-         Oh là, je ne peux pas te laisser dire de telles absurdités. L’enfance et l’adolescence sont des périodes d’apprentissages où chacun devrait pouvoir aller à son rythme et surtout trouver sa manière d’apprendre, sa méthode de travail. Nous ne sommes pas tous fait sur le même modèle.
Souvent les enfants et les jeunes en «  échec scolaire » comme le dit l’éducation nationale, ces apprentis de la vie ont souvent beaucoup de facilités pour apprendre, certains trouvent le rythme d’acquisition trop lent et s’ennuient dans ce système qui nivelle les niveaux et par le bas,  d’autres ont vu leur choix d’orientation rejetée, généralement pour des raisons comptables, d’autres encore ont des soucis de dyslexie, pathologie qui se traite très bien mais qui n’a pas été détectée suffisamment tôt…et il existe en fait une raison pour chaque enfant en échec scolaire…il faut juste prendre la peine d’en découvrir le ou  les motifs et cela demande des moyens en temps et en compétences.
-         Et des finances..
-         Oui ça c’est un faux débat…la vraie question est quelle est la place que les pouvoirs publics veulent accorder à l’éducation de la jeunesse, jeunesse qui représente l’avenir d’un pays et plus largement de la planète.
-         Là tu me fais toucher du doigt des questions qui ne m’avaient pas effleurées l’esprit. Comment fais-tu tu vis loin du monde et tu en connais plus sur lui que ceux qui vivent en son centre.
-         Je suis au milieu de la nature, je vis auprès des éléments qui nous ont créés et qui nous sont indispensables, dont nul ne peut être dissocié au risque d’en mourir et même dans la mort nous restons au cœur des éléments puisque nous retournons auprès de notre Mère la Terre
-         Les éléments…tu veux dire la terre, l’eau, l’air ?
-         Oui …crois-tu que ceux qui se disent au centre du monde le soient réellement ? Charles Bukowski,  a écrit : «  Comment diable un homme peut-il se réjouir d’être réveillé à 6h30 du matin par une alarme, bondir hors de son lit, pisser, se brosser les dents et les cheveux, se débattre dans le trafic pour une place ou essentiellement il produit du fric pour quelqu’un d’autre qui en plus lui demande d’être reconnaissant d’avoir cette opportunité ? »
-          Qui est ce Charles… ?
-         Un auteur, un homme libre qui prônait la jouissance…bon je te l’accorde il provoque un peu voir beaucoup…mais si tu dépasses cela, ses écrits méritent réflexion ; il exprime le fait que chacun devrait rester maitre et acteur de sa vie.
Ce qui motive la majorité d’entre nous actuellement c’est l’accumulation des biens, biens matériels en tout genre, qui va de la maison de plus en plus grande, au rachat de petite cuillère parce que la couleur ou la forme n’est plus à notre goût ( nos anciens avaient une ménagère pour toute leur vie…) en passant par la garde robe qui abrite des vêtements qui sont pour certains, portés une fois voir jamais, des bibelots qui remplissent étagères et vitrines et qui sont si nombreux que plus personne ne les remarque, des outils en plusieurs exemplaires, une voiture par chauffeur voir plus….la liste est longue d’objets en tout genre dont l’utilisation est plus que relative. Toute cette opulence matérielle n’a pas vraiment à voir avec le fait de vivre
Tous ces outils qui jalonnent notre quotidien, qui en connait la provenance, qui  connait les petites mains qui les ont fabriquées, qui ont données vie à ces matières ?
-         Tu soulèves des questions existentielles primordiales et qui mériteraient de grands débats publics….Tu as des bouquins de cet auteur ?
-         Oui tu devrais en trouver dans mon placard…mais nous nous sommes éloignés de notre premier sujet de conversation
-         Exact mais c’est plus intéressant que mon nombril…
-         Porter de l’attention aux questions sociétales ne veut pas dire qu’il ne faille pas te soucier de ton nombril …au contraire…prendre soin de soi c’est aussi prendre soin des autres
-         Encore une phrase à méditer…
-         Bon alors Nina ???racontes j’ai hâte d’en savoir plus
-         Ok Nina….Nina est tout à fait bien de cette époque…..elle prône constamment le dépassement de soi …
-         C’est plutôt une bonne décision non ?
-         Oui sauf que ….aller plus loin au risque de tout bousculer autour d’elle, de déstabiliser l’entourage, l’environnement….cela peut être dangereux, pousser l’Autre dans ses limites les plus extrêmes, ce n’est pas forcément la meilleure solution pour l’aider à grandir
-         Oh là tu me surprends….quelle maturité !...avancer au risque de chuter, sans garde fou n’est pas la solution…en fait ta Nina c’est une tempête ?....
-         On peut dire cela, un ouragan, à qui il arrive de tout détruire sur son passage
-         Tu l’aimais ?
-         Je crois…c’est confus…c’est quoi aimer ?....j’ai été heureux avec elle, malheureux aussi…. c’est compliqué….
-         Bon reprenons…c’était la formatrice ; mais elle est plus âgée que toi ?
-         Juste deux ans….c’est peu…Elle nous a présenté la formation, son déroulement chronologique et les différents axes de travail possibles et adaptables pour chacun(e)
Très vite elle s’est intéressée à moi, elle trouvait que j’avais du « potentiel », que je devais le « développer ».Je ne comprenais pas vraiment ce qu’elle entendait par là ; je savais uniquement que je devais apprendre pour trouver un emploi et m’insérer dans la société ; c’était mes objectifs de formation, le pourquoi de ma présence en ces lieux et je devais m’appliquer à ne décevoir personne
-         Whoua quel programme ! c’est ainsi que tu vivais ce temps d’acquisition ?
-         Oui je devais réussir c’était ma dernière chance de devenir comme tout le monde
-         Qu’est ce que tu entends par là ?
-         Eh bien avoir des connaissances pour décrocher un emploi, sans formation, pas d’emploi
-         Tu étais prêt à apprendre n’importe quoi dès l’instant où ton entourage t’assurait que c’était la voie à suivre
-         Au point où j’en étais oui
-         C’est dramatique ce que tu me relates…..peu importe tes centres  d’intérêt, seule comptait la case dans laquelle on allait pouvoir te faire entrer !
Dans la démarche que tu me décris et qui t’a été imposée, l’activité professionnelle est considérée juste pour financer les besoins vitaux… le plaisir, l’accomplissement par et dans le travail sont bannis ?
-         Pas toujours il arrive que certains allient les deux finance et accomplissement mais c’est extrêmement rare et de toute manière ce n’est pas ce qui est primordial. L’urgence est la recherche d’un emploi qui puisse te nourrir, répondre à tes obligations essentielles  pour quitter les rangs des demandeurs d’emploi et faire baisser les effectifs, peu importe la précarité du gagne-pain, l’important c’est l’emploi
-         Cette manière de penser me surprend toujours, je n’arrive vraiment pas à m’y faire….c’est intéressant ce que tu me racontes…Au début du chômage, les chômeurs cherchaient un emploi dans leur qualification ou en rapport avec leur expérience professionnelle et tout le monde trouvait ça légitime ; aujourd’hui  nous sommes très loin de cette convenance et persister dans cette démarche  c’est risquer d’être radié soit de perdre tout ses droits et en réalité se retrouver banni da la société.
La construction de notre civilisation est telle que si un domaine de ta vie est défaillant cela a forcément des répercutions sur l’ensemble et parfois cela va jusqu’à la destruction de tout ce que tu avais construit ; chaque domaine s’appuie sur l’autre, si   un chute c’est l’effet domino et tout peut s’effondrer, il faut vite trouver des béquilles ;
-         Je ne suis pas certain de tout comprendre…
-         Bon je t’explique : si tu n’as plus de travail, tu ne peux pas payer ton logement, si tu ne paye pas tu te retrouves à la rue
-         Jusque là tout est clair…
-         Nous avons créé le chômage pour faire en sorte que les personnes qui perdaient leur travail puissent continuer à vivre normalement enfin en apparence…
-         Pourquoi ?
-         Rester chez soi c’est bien mais il ne faut pas que cela dure sinon tu perds vite tout repère, nous avons tous besoin d’une activité pour exister, l’Homme est ainsi fait, il doit montrer ce qu’il sait faire pour lui et pour exister aux yeux des autres et ce besoin sera toujours présent quelque soit la civilisation dans laquelle on vit ; tout n’est pas une question de finances, c’est une question de réalisation de soi, de se sentir en  harmonie, en équilibre ; ressentir la satisfaction du travail accompli quelque qu’il soit n’a pas de prix.
Certains peuples vivent sans argent et ils sont heureux.
-         Tu as déjà ressenti cette satisfaction ?
-         Oh oui souvent….quand je sculpte, je ne vois pas le temps passé et dans ces moments là je sais que je suis à ma place….quand je scie du bois de chauffage c’est moins passionnant mais j’apprécie que mes clients soient satisfaits et aussi….le fait d’être en pleine nature je suis chez moi…c’est ça ma vie être en prise directe avec la nature…
-         Pour en revenir aux allocations chômage de toute sorte tu es contre ?
-         Oui je sais que je vais peut être te choquer mais pour moi cela tue toute dynamique, toute inventivité…excepté peut être chez les artistes ….et un autre point important c’est une manière d’entretenir la précarité, tant financière que mentale et surtout mentale…
-         Pourquoi mentale ?….je ne comprend pas…
-         Tout simplement dès l’instant où tu reçois une aide que tu ne peux pas rendre de quelque façon que ce soit alors tu deviens dépendant de celui qui te donne et tu perds ton œil critique, tu ne vois plus que ton côté subsistance et tu n’es plus préoccupé que par cela….c’est ainsi que dans ton entourage tu as peut être entendu cette réflexion  «dans  cette famille ils ne font rien à part voir l’assistante sociale pour demander des aides pour le loyer, l’électricité, la scolarité des enfants… » !!!oui mais cette famille n’arrive plus à réfléchir pour trouver des solutions à un avenir plus souriant tant elle est envahit par les difficultés à gérer le quotidien, à trouver de quoi nourrir ces enfants, de quoi se soigner…elle n’est plus que dans la survie…il faut du temps et être apaisé pour penser…et en premier lieu panser ses plaies…
Et un autre point important contrairement à ce qui nous est dit ce n’est pas du partage, c’est de l’humiliation…
-         Pourquoi je ne comprends pas ?
-         Lorsqu’il y a partage, les deux parties donnent et reçoivent….là une  qui reçoit, est à la merci de l’autre qui donne, et c’est très humiliant pour celle qui prend sans  rien n’avoir à donner…c’est terrible elle devient objet, se fragilise au fur et à mesure que la situation perdure…
-         C’est horrible ce que tu dis…comment en sortir…c’est un cercle vicieux…
-         Oui quand tous les dominos sont tombés difficile de reconstruire le circuit…
-         Et alors qu’est ce que tu proposes ?
-         Oh je n’ai pas La Solution malheureusement ou heureusement…
-         Oui tu te prendrais pour Dieu !
-         Je vois que tu gardes ton sens de l’humour malgré la gravité de la discussion…c’est bien
Le partage du travail et surtout redonner de l’envie, de faire, d’inventer… et il faut bien évidemment commencer « ce traitement » avec les enfants et cessez de penser qu’aucun effort n’est utile pour avancer, rien n’est jamais gagner…une certitude les embûches sont souvent plus formatrices que les succès….
Je reste persuader qu’il faut repenser et panser aussi les bases de notre civilisation et tenter de calmer notre avidité qui nous met régulièrement en danger
-         En sachant tout cela il est difficile de croire en un avenir souriant
-         Oh regardes moi je suis heureux même si certains me considère comme hors norme…ce que pensent les autres n’est pas le plus important, c’est ce que toi tu veux qui compte, ce que tu aimes,, comment tu veux vivre…préserver son identité même si tu dois comme moi te mettre en bordure pour te sentir mieux….tu n’es pas obligé de te laisser avaler par ce monstre hybride qui nous entoure…restes toi quoiqu’il arrive même si tu rencontres des adversités.
-         Bon vu tous les obstacles que j’ai rencontré, le succès devrait me sourire très prochainement…
-         Cette discussion m’a épuisé je retourne à mes sculptures…

Est-ce cela le succès,  me retrouver au milieu de nulle part sans comprendre ce qui m’arrive, là,  seul au-dessus de tous sans pouvoir communiquer ?
Est-ce la seule manière d’apprendre des autres que j’ai trouvé, enfin qui s’est imposée à moi ?
Combien de temps encore vais-je  devoir errer, vais-je pouvoir renouer avec ceux d’en bas, vais-je pouvoir revenir parmi eux et dans quel état ?
Ces questions m’effraient, je retourne auprès de Néophron et de mon arbre, le seul lieu où je me sente en sécurité…..c’est surprenant.
Oui surprenant cette sensation de sécurité en ce lieu perdu au milieu de nulle part!
Avant de rencontrer Neophron je n’ai aucun souvenir d’un tel ressenti…si, si peut être, en présence de mon frère ainé, qui a plus ou moins jouer le rôle du père, un père de substitution improvisé et programmé par ma mère…
Comment grandir habité par le mal être,  par la peur ? C’est une mission impossible….Le corps parvient tant bien que mal à se développer pour vieillir douloureusement tant les émotions négatives l’ont meurtri, épuisé…et l’esprit….pour lui c’est encore plus complexe…comment se concentrer sur une idée ou un nouvel apprentissage quand le corps se tort de souffrance là au plus profond de lui, dans ses tripes…
Et ce n’est que dans ce lieu de paix où j’ai pu me laisser aller, déverser mes larmes emprisonnées depuis ma naissance, libérer toutes mes interrogations, où j’ai compris que souffrir n’était pas une obligation, que la vie ne se limitait pas aux épreuves toutes catégories et qu’il était possible et indispensable à ma survivance de côtoyer le bonheur, de multiplier les instants paisibles, de retrouver la confiance en moi et en mes congénères …
Disposer d’un tel temps de « conscientisation », ça c’est le grand luxe !
 Je suis jeune en âge, pas encore la trentaine et pourtant je me sens comme un vieillard, le corps fatigué et usé par mon parcours chaotique tant sur le plan physique qu’émotionnel…
J’avais trouvé du répit chez mon ami et me revoilà dans une galère où tout m’échappe ou presque…parfois je les entends qui parle de mon cas, qui disent « il faut qu’il revienne, c’est urgent….il est jeune il peut s’en sortir rapidement mais il faut qu’il revienne »
Qu’est ce que je fais là ? et qu’est ce qu’ils veulent dire par « il faut qu’il revienne » ?
Mais si je les entends c’est que je fais toujours parti de leur monde ?
Oh je suis las de toutes ces questions sans réponses…
Je rejoins mon paradis…
La voix rauque de Néophron m’interpelle :
-         Tu te décides à me parler de Nina l’intrépide
-         Intrépide oui mais pas tant que ça
-         J’aurais cru…
-         Et non…avec elle tout est calculé, programmé, rien n’est laissé au hasard
A travers sa manière de s’intéresser aux autres, elle se préoccupe surtout d’elle-même
-         Comment ça ?
-         Nina a toujours une foule de projets en tête
-         C’est plutôt bien non ?
-         Oui mais pour les mettre en place, elle cherche qui peut lui être utile, qui peut agir à sa place…en simplifié elle a les idées et elle fait faire…ainsi si le projet n’aboutit pas, sa responsabilité n’est pas mise en cause… elle n’est pas concernée, ce n’est pas son fait….
-         Oui mais toi pourquoi t’a-t-elle choisi ?
-         Peut-être que je l’ai émue, touchée, je le crois….c’est ce qu’elle m’a dit. Elle a perçu ma fragilité et a décidé de ma sauver
-         Ah je vois !!!….Tu en parles avec détachement
-         Oui Nina c’est un mirage
-         Oh c’est beau ça
-         Oui si tu veux…au début j’étais sous le charme et elle se montrait très convaincante…elle m’a donné des ailes….mais elle a oublié de m’apprendre à voler seul, sans elle
Elle ressemblait à un ange, une jeune femme aux cheveux longs avec des boucles rousses, toujours vêtue de coordonnés pétulants ; personne ne pouvait être indifférent, les femmes l’enviaient et les hommes l’admiraient…
Nina était belle, rayonnante, pleine d’entrain, prête à déplacer des montagnes. Elle était parfaitement à sa place comme formatrice en insertion, c’est un poste qui demande de l’énergie, elle l’avait et elle avait un atout supplémentaire…sa séduction…
Pour lui plaire les stagiaires étaient prêts à se dépasser…parfois elle en abusait
-         Pourquoi dis-tu ça ?
-         Elle était prête à bousculer les repères de chacun pour construire nos projets mais nous n’avions pas tous sa capacité d’adaptabilité au changement, cela peut être dangereux, déstabilisant, il faut savoir détecter les limites à ne pas franchir….c’est là où après réflexion, longtemps après, j’ai compris qu’elle travaillait avant tout pour elle, la réussite de « ses » stagiaires c’était d’abord la sienne…
-         Quand as-tu réalisé cela ?
-         Il y a très peu de temps…c’est depuis que je suis chez toi….merci
Néophron est touché par ma « révélation », qui ceci dit en passant en est une pour lui et pour moi ; lui est troublé par l’impact qu’a notre rencontre sur mon évolution et moi je réalise, je ressens tout ce que ce lieu de paix m’apporte, combien il me fait grandir, combien il me panse et m’aide à penser : je me sens chez moi…Alors il se tait et ces silences là, je les aime…
L’émotion passée, Néophron questionne :
-         Tu es guéri de Nina ?
-         Je ne sais pas si on peut dire ça….je le saurai le jour où j’aurai rencontré une autre avec qui je serai bien sans condition
-         Pour l’instant tu ne m’as pas vraiment expliqué ce qui c’est passé entre vous…
-         C’est exact…je vais tenter de te faire un résumé mais cela risque de t’ennuyer
-         T’inquiète je te le dirai..
-         Lors de notre rencontre, j’étais paumé  et je n’ai pas compris pourquoi Nina m’accordait autant d’intérêt, moi qui n’avait rien et elle qui avait tout…
Sa beauté lui autorisait toutes les fantaisies, tous les hommes  étaient à ses pieds et c’est moi le gringalet, réservé, sans projet, juste là de passage et qui ne souhaitait qu’une seule chose rester transparent pour tous…arrivé en formation parce que Pôle Emploi, mon entourage l’avaient décidé …tous se rassuraient en me trouvant une case…et moi je suivais…j’acceptais ce compromis pour survivre, attendre et voir, pas convaincu de l’issue…je gagnais du temps, sans savoir ce que j’attendais…
Alors que Nina s’intéresse à moi, que nous devenions amis et enfin amants là c’était trop, mes pieds ne touchaient plus le sol j’étais sur un nuage, je vivais un rêve, une douce incompréhension, une merveilleuse extravagance…et comme à mon habitude je me suis laissé porter par les évènements à la différence des précédents souvent catastrophiques, je baignais dans une insolente béatitude, tous mes sens tournés vers Nina la rousse.
Nous passions nos journées ensemble grâce à cette remise à niveau qui maintenant prenait tout son sens, de jour comme de nuit…Pour sauvegarder l’emploi de Nina il était impératif de se montrer discret ; en aucune manière elle devait entretenir de relation particulière avec un ou une stagiaire… notre complicité et  moi qui buvait toutes ses paroles et qui la dévorait des yeux, je doute que ses collègues et supérieurs n’aient rien perçu de cette liaison…tant que nous ne faisions pas de vague, tout allait bien
Lorsque j’abordais le sujet avec elle sa réponse était constante  « t’inquiètes, je gère »
Tous les week-end nous les passions ensemble, bref nous ne nous quittions plus ; Nina organisait et moi je me pliais à ses fantaisies..
-         Tu fais un portrait de toi peu flatteur, c’est comme si tu n’avais aucune personnalité, un jeune homme insignifiant, superficiel, malléable…ce garçon ne ressemble pas à celui que j’ai en face de moi….
-         Oui maintenant je suis différent enfin j’espère …à cette époque, j’étais perdu, incapable de décider de quoi que ce soit, j’étais un suiveur et cela m’arrangeait, j’avais une image de moi tellement négative que je prenais comme une bénédiction l’attention bienveillante que me portait Nina….j’existais enfin pour quelqu’un
-         Oui mais à quel prix
-         Oh ça je ne le mesurais pas, j’étais dans la béatitude de l’amoureux idiot…
-         Oui tu as raison probablement qu’à dix neuf ans (c’est l’âge que tu avais il me semble) je devais être aussi idiot…l’amoureux transis je ne suis pas certain…
-         Peu importe ….Nina m’a fait découvrir la vie…enfin c’est ce que je croyais avant mon arrivée ici…
Nina m’a fait connaitre les boites de nuit, ma première cigarette et c’est elle qui ….comment dire ?....qui m’a …
-         C’est avec  elle que tu as perdu ta virginité ? ne sois pas gêné cela fait parti de la vie….ce qui nous différencie c’est l’âge …je n’ai plus aucun scrupule à utiliser tel ou tel mot puisqu’ils existent ! même quand il s’agit de mon intimité…
-         Oui moi je n’ai pas encore tout digéré…je reste très pudique…ce dont je suis certain c’est que Nina restera toujours très importante et….inoubliable…
Pour organiser les fêtes Nina était une experte, elle pouvait rassembler des personnes de tous horizons ; son carnet d’adresses était bien rempli contrairement au mien  toujours vide …
-         C’est faux. Désormais tu as mes coordonnées …je plaisante…
-          Exact et celle de l’escale une association qui aide les personnes un peu perdues comme moi… juste les contacts essentiels …bon mais je m’éloigne de notre sujet de conversation…
Nina était capable de fédérer des personnes venant de sphères très différentes ; c’est ce qui faisait sa force, elle côtoyait aussi bien des chefs d’entreprise, des ouvriers, des cadres, des responsables bancaires, des personnes du milieu médical, des syndicalistes, des politiques, ….elle n’avait aucun a priori quand il s’agissait de faire la fête, elle savait créer l’évènement dont tout le monde se souviendrait.
Nina la rousse avait la capacité de se faire tendre, douce, toujours convaincante et brutalement se transformait en ouragan, bousculant tout et tous sur son passage.
Cette année de formation a été riche d’apprentissages de toute sorte…
Être l’ami de Nina demandait une grande capacité d’adaptation et une grande disponibilité. Moi j’étais seul et dans une telle quête d’amour que je pouvais me plier à presque tout
-         Après la formation tu as trouvé un emploi ? et avec Nina…. ?
-         L’objectif de Nina était que je sois embauché dans une banque.
-         Ah oui et pourquoi ?
-         Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle s’était engagée auprès d’une relation
-         Comment ça ?
-         Les formations professionnelles existent pour répondre aux besoins des entreprises, au marché de l’emploi ; Nina travaillait directement avec les responsables d’entreprises privées ou publiques et avant de lancer une formation elle savait les emplois qu’elle pourrait proposer aux futurs stagiaires.
Et Nina avait un autre atout qu’elle n’aimait pas dévoiler
-         Ah là tu m’intrigues…
-         Un « détail » très intéressant…elle est la fille de…
-         Tu peux préciser ?
-         Sa famille est connue et reconnue…
L’avidité de Nina à être toujours sur le devant de la scène n’exprime que son besoin permanent de reconnaissance c’est une bataille entre elle et ses proches…
-         Une bataille mais c’est violent ce que tu dis
-         Oui possible mais c’est exactement çà….Nina est née dans une famille riche où l’échec n’est pas admis
-         Qu’appelles-tu l’échec ?
-         Disons qu’ils avaient prévu que leur fille fasse des études supérieures et qu’elle obtienne un statut social élevé ou, un autre choix possible et acceptable , qu’elle épouse un riche héritier…Nina rejetait tout en bloc et paradoxalement elle rêvait ma vie et s’octroyait le droit de décider pour moi , inconsciemment, peut-être elle adoptait le même processus que ses parents…
-         Et au final le résultat s’est avéré identique, tu l’as rejetée…
-         Exact …je suis allée travailler dans une banque ; j’ai tenu trois mois costumé et cravaté…un record….je l’ai fait pour elle !
-         Et ensuite ?
-         Ensuite elle a persisté à choisir, à vouloir orienter ma route et là…j’ai explosé ;
Lorsque je lui ai clairement dit que plus  personne ne me dicterait ma vie, elle n’a pas compris…elle qui m’a tout appris et rien…
-         Pourquoi dis-tu cela ?
-         Ce qu’elle m’a appris ce n’est pas moi, j’ai seulement découvert une facette de la vie avec elle, la sienne, ce n’est pas vraiment ce dont j’avais rêvé…à dire oui à tout ou à ne pas prendre position j’ai subi ma vie, vécu celle des autres, enfin celle que mon entourage choisissait pour moi
-         Pas facile de trouver sa route ! aujourd’hui tu me surprends par ta réflexion…tu as une sacrée force de caractère tu m’épates…
-         Eh ben tu me fais un sacré compliment ! merci cela me touche …c’est grâce à toi que je peux réfléchir sur ce que j’ai vécu
-         Je n’y suis pour rien, je suis juste une oreille attentive et c’est toi qui m’a trouvé, toi qui a fait ton choix…mais racontes que s’est-il passé entre Nina et toi
-         Rien…j’ai repris mon sac à dos et j’ai décidé de faire la route sans me donner de contraintes uniquement celles que je choisissais comme trouver des petits boulots et pouvoir dormir régulièrement dans un vrai lit et prendre une douche…l’été tout est facile mais à l’approche de l’hiver tout se complique ; le travail se fait rare, dormir dehors est difficilement envisageable et aller de foyer en hébergement temporaire était parfois à la limite du supportable, la vie en collectivité n’est pas faite pour moi…
Et après un hiver de galère j’ai cherché à savoir où je pourrais avoir un hébergement contre un travail ou des services et de préférence en Limousin je m’y sentais bien et je m’y sens toujours bien…et c’est ainsi que je suis arrivé chez toi
-         Oui et tu peux rester aussi longtemps que tu veux
-         Je sais mais je vais devoir partir bientôt…je dois prendre ma vie en main
-         C’est ce que tu fais…
Toujours le même dilemme choisir sa destination……et pour l’instant je suis encore loin de tout et de tous sans vraiment comprendre là où je suis et où la maitrise des évènements et de soi n’est plus de mise. En me remémorant Néophron et cette femme dont j’ai croisé le regard je réalise combien  j’aimerais les retrouver…quand  comment, où ???
Je suis dans le néant et je ne perçois même plus mon environnement présent ; un seul lieu m’habite, la maison de mon ami perdue au milieu des bois, havre de paix…et pourtant un matin de printemps j’ai senti qu’il était temps …je devais faire mes adieux, fermer cette parenthèse paradisiaque…
Néophron toujours avec le sourire me lance :
-         Ne soit pas triste ce n’est pas un adieu juste un au revoir
Alors c’est vrai je vais le revoir…
Une odeur pas familière mais pas complètement inconnue et une voix, une voix douce qui me parle, qui me demande d’ouvrir les yeux…
Je sens, j’entends, alors je dois pouvoir voir…mes paupières sont lourdes, très lourdes et j’ai de la peine à les entrouvrir….
Une femme se tient près de moi et me sourit, je reconnais ces yeux ;
-         Enfin vous revoilà…
J’aimerais lui parler, l’interroger mais rien pas un son ; voyant mon désarroi  elle ajoute
-         Ne soyez pas inquiet, le médecin va venir vous voir…
Aucun son, juste une grande fatigue….mais je suis vivant ….
Néophron occupe toujours mes pensées et je n’ai qu’une hâte, le revoir…je m’endors sur son image apaisante.
Les jours se déclinent au rythme de la récupération  de  mes facultés, soit trop lentement à mon gout !
Enfin je retrouve la parole et je peux questionner même si parfois les mots jouent à cache-cache.
Elise au regard plein de compassion me rend visite chaque jour et m’explique  mon accident et ses conséquences : un traumatisme crânien d’où ma semaine de coma et d’ajouter :
-         Le reste n’est que broutille…à ton âge on récupère vite et tu es entre de bonnes mains
-         Je suis fracassé de partout et pour toi ce n’est rien
Elle ne répond pas et sourit comme j’aurais aimé que ma mère le fasse
Comme la vie peut être drôle parfois j’ai échappé à la mort, mon corps est meurtri de toute part et malgré tout cela je n’ai jamais été aussi heureux et confiant…
Est-ce la présence d’Elise ?
Elise pense à tout, à tout ce qui peut m’aider à aller mieux et….
-         Bonjour
-         Néophron …comment tu as su….Elise bien sûr
-         Oui elle m’a appelé après que tu te sois réveillé
-         Je suis resté absent longtemps…ça fait des dégâts…
-         Une semaine, juste une semaine…j’aurais aimé venir plus tôt…
-         C’était inutile j’étais en voyage…j’ai fait un grand voyage et tu étais souvent près de moi….enfin toujours…
Néophron me sourit
-         Reposes-toi tu dois être fatigué, nous en reparlerons
-         Oui je le suis mais je me sens bien…merci d’être là
Des larmes perlent aux yeux bleus et profonds de Néophron et cet homme immense et fort m’offre subitement sa fragilité !
Je sais maintenant que je vais rester ici bas ….

















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